Jade Pétrault, « Les livres ambulants : histoire d’une double réincarnation »

  

Introduction

Je me propose d’étudier, pour ce colloque portant sur l’étude du livre au XXIe siècle, Été et 3e droite, deux œuvres aux itinéraires similaires. D’abord publiées sous la forme de feuilletons sur Instagram pour la première et Twitter pour la seconde, ces créations nativement numériques ont chacune donné lieu à une réédition en livre papier. 3e droite est ainsi, à l’origine, un roman-feuilleton écrit par François Descraques, publié tweet par tweet entre septembre 2017 et mars 2018. À la suite de sa publication numérique sur le compte @3emeDroite, l’œuvre migre vers un nouveau support pour devenir un roman chez Flammarion[1]. Composée de trois saisons, Été est quant à elle parue sous la forme initiale du feuilleton-BD, entre 2017 et 2019. Réalisée par Thomas Cadène, Joseph Safieddine, Erwann Surcouf et Camille Duvelleroy, seule la première saison a fait l’objet d’une publication en livre, aux éditions Delcourt[2].


Crédits © : Compte @ete_bd sur Instagram ; Été aux éditions Delcourt ;
Compte @3emeDroite sur Twitter ; 3e droite aux éditions Flammarion

Cet enjeu qu’est la remédiatisation, théorisé par Jay David Bolter et Richard Grusin[3], qui désigne le déplacement d’une œuvre d’un support à un autre, se trouve au cœur de ma communication. Ces feuilletons nativement numériques n’ont pas été les seuls à se convertir en livres : des blogs mais aussi des œuvres hypertextuelles ont par exemple voyagé du support numérique vers le format papier et suscité de nombreuses études. Je pense à la thèse d’Anaïs Guilet[4] pour n’en citer qu’une. À l’inverse, des livres papier ont été numérisés, transposés ou encore enrichis sur écran : je me réfère aux recherches d’Arnaud Laborderie[5] à titre d’illustration.

Si ces phénomènes de remédiatisation et les études qui leur sont associées ne sont pas nouveaux, les cas d’Été et de 3e droite peuvent être appréhendés au regard d’une dimension historique supplémentaire : celle du feuilleton du XIXe siècle et de ses évolutions. En effet, à cette époque, les lecteurs découvraient fréquemment les romans par l’intermédiaire des journaux qui les publiaient par tranches, avant qu’ils ne soient réédités en volumes. Par conséquent, ma communication s’inscrira dans le troisième axe de l’appel, qui concerne « la périodisation de l’histoire du livre et l’historicisation de ses questionnements ». Elle entrera en résonnance directe avec l’interrogation lancée que je reprendrai en guise de problématique, à savoir « comment l’histoire plus ancienne du livre peut-elle éclairer le livre du XXIe siècle et inversement ? » Je m’attacherai à étudier les deux œuvres choisies au regard de l’histoire lointaine du feuilleton et de ses évolutions livresques.

Puisque j’émets l’hypothèse qu’il existe un parallèle liant les histoires ancienne et récente des feuilletons devenus livres, publiés au préalable dans des périodiques ou sur des réseaux sociaux, mon parti pris sera d’appréhender l’histoire du livre tel que le fait Henri-Jean Martin, c’est-à-dire à l’intérieur de l’histoire plus vaste des communications[6].

Après avoir fait un détour par le XIXe siècle pour montrer le parallèle qui se dessine entre les pratiques et les questionnements de cette époque avec les nôtres, j’analyserai les jeux d’écho et d’influence qui s’exercent entre les différents supports de publication (sur les réseaux sociaux, en amont de la remédiatisation d’Été et de 3e droite en livres papier), puis lors de ce processus de transfert.
  

I. Du feuilleton au livre imprimé : l’histoire cyclique d’un déplacement

Quand les pratiques d’aujourd’hui résonnent avec celles du XIXe siècle

Avant d’atterrir sur le support papier, Été et 3e droite, comme je l’ai rappelé, sont nées feuilletons, sur Instagram et Twitter. Les feuilletons se caractérisent notamment par la forme narrative et fragmentaire qu’ils revêtent et par le mode de publication échelonné qu’ils empruntent. Autrement dit, les œuvres, volontairement morcelées, sont publiées par bribes ou par épisodes au cours d’une certaine période de temps.

Une fois publiées en ligne et sur papier, Été et 3e droite possèdent donc la particularité de coexister simultanément sur deux supports distincts. Ce voyage, depuis un premier support qui n’est pas conçu au départ pour abriter de la littérature, vers un autre support plus traditionnel, le livre, mais aussi cette coexistence d’une œuvre sur deux médiums différents, rappellent à bien des égards l’histoire évolutive des feuilletons littéraires publiés dans la presse au XIXe siècle. À cette époque, avant d’apparaître en volumes, de nombreux romans étaient découpés par tranches et insérés dans la case du rez-de-chaussée des journaux. Les Mystères de Paris d’Eugène Sue ou encore Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas en sont des exemples emblématiques. Les parcours d’Été et de 3e droite s’apparentent dès lors, à des pratiques dix-neuviémistes existantes : on assiste alors à la réactivation d’un processus lointain, à la répétition d’une histoire cyclique à l’heure des écrans.

La mort du livre : une problématique récurrente au fil des siècles

Si les feuilletons ont fait l’objet d’une réédition sur un support nouveau, il est intéressant de noter que les supports initiaux qui les hébergent, les journaux au XIXe siècle et les réseaux sociaux aujourd’hui, ont entretenu un rapport conflictuel avec le livre imprimé. En 1839, dans son article intitulé « De la littérature industrielle », Sainte-Beuve faisait le procès des feuilletons et de la presse à bas coût qui les publiait, puisqu’en démocratisant lecture et littérature, cette presse nuisait gravement au marché du livre selon lui. Je le cite : « depuis deux ans surtout, on ne vend plus : la librairie se meurt[7]. »

Aujourd’hui, la floraison d’une vaste littérature hors du livre, sur écran, dont font partie les feuilletons Été et 3e droite, tout comme la multiplication des nouvelles formes de livres numériques, ont fait resurgir cette crainte ancienne de la mort du livre. Le rapport conflictuel entre le journal et le livre au XIXe siècle laisse ainsi place au XXIe siècle à un antagonisme opposant support numérique et support livresque, que la remédiatisation du feuilleton en livre permet pourtant de remettre en cause. En effet, les feuilletons constituent de véritables matières premières aux yeux des éditeurs qui s’en emparent pour les adapter en livres.

  

II. Jeux d’échos entre réseaux sociaux et livres

Comprendre l’itinéraire d’Été et de 3e droite, c’est donc dépasser cette relation concurrentielle qui oppose les divers supports numériques et papier ; plus encore, c’est comprendre les jeux d’échos, d’imitation ou d’éloignement qui s’exercent d’un support à l’autre et c’est comprendre les répercussions qu’elles engendrent sur les œuvres.

Avant d’analyser si les livres cherchaient à imiter ou non les propriétés des réseaux sociaux, les choix éditoriaux ou artistiques opérés sur ces supports numériques, je me suis d’abord intéressée aux propriétés et fonctionnalités d’Instagram et de Twitter. Autrement dit, aux potentialités offertes à la création comme aux contraintes imposées aux auteurs. Pour ce faire, je me suis donc placée dans une « poétique historique du support », expression théorisée par Marie-Ève Thérenty dans le cadre de ses recherches sur le feuilleton et le journal au XIXe siècle. Cette poétique (je cite), « doit prendre en compte la manière dont l’écrivain intègre les contraintes nouvelles [du] mode de communication dans lequel il s’inscrit […] mais également réfléchir à la façon dont les imaginaires de la presse façonnent les œuvres[8]. »

Lors de ce détour par une poétique du support, non plus de la presse, mais numérique, je me suis aperçue que, déjà, sur Instagram et Twitter, les feuilletons Été et 3e droite entretiennent une relation intéressante avec le livre. En d’autres termes, j’ai constaté que les supports numériques des feuilletons intègrent, certainement involontairement, des caractéristiques propres aux livres papier, mais aussi propres à d’anciennes formes livresques.

La métaphore du fil sur Twitter

La première observation concerne 3e droite et le réseau social Twitter. Ce dernier offre la possibilité, par la fonctionnalité du fil, de relier les tweets un à un, le long d’un axe vertical, afin d’assurer une lecture chronologique et linéaire. 3e droite se compose ainsi de dix-huit fils que l’on déroule chacun vers le bas pour lire l’histoire. D’une part, la présentation de ces dix-huit fils rappelle le découpage classique des romans par chapitres et d’autre part, leur fonctionnement fait penser au rotulus, une ancienne forme de livre utilisé au Moyen-Âge. À l’inverse du volumen qui se déroule horizontalement, le rotulus, qui se présente sous la forme d’un rouleau de parchemin, se déplie de façon verticale.

rotulus

Le rotulus (à gauche) ; le déroulement du fil sur Twitter (à droite), crédits © : @3emeDroite, Twitter

Au XIXe siècle, les feuilletons, parfois découpés des journaux, étaient eux aussi reliés par du fil, mais d’un tout autre type. Sainte-Beuve condamnait d’ailleurs à ce propos, je cite, « quelques-uns de ces cabinets qui, pour ne pas se ruiner en doubles achats, découpent dans les journaux et font relier les romans qui paraissent en feuilletons[9]. » Au XIXe comme au XXIe siècle, le fil permet de figer en un unique objet les portions découpées des pages volatiles du journal ou de relier les portions de textes qui se meuvent le long d’un flux en constante actualisation. En somme, le fil joue en quelque sorte, un rôle comparable à celui de la reliure du livre papier.

La réactivation de gestes de lecture propres au livre papier sur Instagram

La seconde observation concerne Été et son lieu de publication, Instagram, réseau social qui propose une « fonctionnalité d’album ». Celle-ci permet de réunir jusqu’à dix images au sein d’une unique publication. On peut les faire défiler à l’aide de son doigt sur l’écran tactile de son téléphone ou du clic de la souris sur son ordinateur, un geste de lecture qui rappelle de toute évidence la gestuelle employée lorsque l’on tourne les pages d’un livre. Cette sensation nouvelle de feuilleter les pages d’un livre sur écran est d’autant plus forte que chaque publication débute par une page de couverture qui mentionne le titre de l’épisode, conférant ainsi l’apparence d’un micro-livre à chaque post.

La réactivation de gestes de lecture propres au livre papier sur Instagram, crédits © : @ete_bd, Instagram

Ces jeux d’écho entre les divers supports invitent non seulement à porter un regard nouveau sur la nature des feuilletons numériques façonnés par l’imaginaire des supports, mais permettent également de comprendre que des phénomènes d’imitation inattendus entre les réseaux sociaux et le livre s’opèrent déjà en amont de la remédiatisation.



III. Les livres Été et 3e droite : entre imitation et éloignement du support numérique

Après m’être intéressée aux supports respectifs d’Été et de 3e droite que sont Instagram et Twitter, en amont de leur remédiatisation, je me penche à présent sur le dernier maillon de cette histoire cyclique : l’établissement des œuvres sur un dispositif imprimé. Ce transfert me pousse à analyser la façon dont le livre intègre ou s’affranchit des caractéristiques du précédent support numérique.

Tentative de retranscription du mouvement dans 3e droite

Si, en raison de sa matérialité papier, le livre fige irrémédiablement la mobilité des tweets qui circulent le long de fils sur Twitter, il cherche tout de même à reproduire un certain mouvement. En effet, les contenus multimédia publiés sur le compte @3emeDroite, tels que des vidéos, que le papier ne permet évidemment pas d’accueillir en l’état, sont retranscrits à l’aide des captures d’écran, à la manière de photogrammes. Ces dernières sont numérotées et légendées de sorte que l’on ait une idée à la fois de ce qui se passe et de ce qui est audible dans la vidéo originale. Cette tentative montre cependant ses limites car les captures d’écran en noir et blanc n’offrent pas la même qualité visuelle que les vidéos et nuisent à une réelle immersion dans l’histoire. Dans plusieurs cas, seule la lecture de la légende permet d’accéder pleinement au sens. En outre, l’agencement des photos rappelle fortement celui des bandes dessinées, genre qui matérialise par excellence le mouvement. Les images sont présentées par exemple trois par trois, les unes en-dessous des autres, à l’instar de la bande dessinée Été en version papier.

Tentatives d’effacement des traits feuilletonesques et numériques

Lorsque l’on débute la lecture de cette bande dessinée, rien ne nous indique que l’œuvre a d’abord été publiée sur Instagram. Il faut attendre les toutes dernières pages pour le savoir. À l’inverse, l’introduction de 3e droite – qui n’apparaît d’ailleurs pas dans la version en ligne – présente d’emblée le livre comme un rapport de police, rapport qui, je cite, « contient l’ensemble des tweets qui ont été publiés sur le compte Twitter “3e Droite” […][10] ». Quoiqu’il en soit, que les nouvelles rééditions présentent ou non, avant toute chose, l’existence de la première version des œuvres, un grand nombre de caractéristiques relatives à la forme feuilletonesque ou inhérentes au support numérique n’ont pas été conservées. Par exemple, les dates comme les heures des publications disparaissent dans les deux livres. L’absence de ces indicateurs temporels, témoins ou marqueurs du mode de publication échelonné feuilletonesque, constitue une première tentative d’éloignement vis-à-vis du précédent support et de la forme originelle des œuvres.

Grâce aux réseaux sociaux qui leur offrent la possibilité de commenter librement chaque publication ou chaque tweet, les communautés utilisatrices-lectrices ont pu enrichir leur pratique lectoriale d’une pratique participante. Pour précision, cette pratique était déjà courante au XIXe siècle : les feuilletonistes recevaient en effet de nombreux courriers de la part de leurs lecteurs et lectrices, désireux de connaître la suite, de leur faire part de leurs émotions ou de venir en aide aux personnages – la frontière entre réalité et fiction étant encore floue pour certains lecteurs tout juste alphabétisés. Certaines lettres de lecteurs étaient parfois elles-mêmes publiées dans les journaux.  Le choix de ne pas reproduire les dizaines de milliers de commentaires, spécificité interactionnelle constitutive des feuilletons, a donc une répercussion sur la nature initiale des œuvres. Lire Été ou 3e droite sur papier, ce n’est plus s’investir dans une expérience de lecture participante et collective, c’est expérimenter une lecture ou relecture individuelle, une immersion ou ré-immersion en solitaire.

  

Conclusion

Pour conclure, l’histoire des livres Été et 3e droite est celle d’un voyage qui s’éclaire par un détour dans le temps. Ce sont des histoires cycliques qui résonnent avec des pratiques de publication et de lecture datant du XIXe siècle, une période où les feuilletons diffusés dans la presse sont découpés et cousus, ou bien réédités, de sorte qu’ils se réincarnent en objets-livres. On peut donc parler ici de la réincarnation entendue comme la « réapparition de telle chose sous une forme différente mais analogue à la précédente » d’après la définition du CNRTL. En d’autres mots, il s’agit là de la résurgence d’un phénomène ancien.

La notion de réincarnation se manifeste également dans les jeux d’échos qui s’exercent entre le livre et les réseaux sociaux qui se réincarnent l’un dans l’autre. Le parcours des deux œuvres étudiées est par conséquent celui d’un mouvement, d’un transfert d’un support à l’autre, d’une migration des contraintes d’un dispositif à l’autre. Que ce soit en amont ou en aval de la remédiatisation, on constate que les supports s’influencent aussi bien de manière réciproque que de façon involontaire. Ainsi, grâce aux fonctionnalités qu’ils proposent, diverses formes du livre trouvent déjà à s’incarner sur les réseaux sociaux : en effet, les petites portions littéraires d’Été et de 3e droite qui se meuvent le long d’un flux mouvant, fleurtent, avant même leur remédiatisation sur papier, avec des traits caractéristiques livresques. De même, le livre offre une nouvelle forme de vie à l’œuvre originelle en conservant, dans la limite de ses possibilités, les attributs de sa forme numérique. Malgré cette porosité, chacun des supports papier et numérique donne lieu à une expérience de lecture singulière témoignant de leur complémentarité plutôt que de leur antagonisme.


Quelques éléments bibliographiques

Bolter, Jay David, Grusin, Richard, Remediation: Understanding New Media, Cambridge, MIT Press, 1999.

Guilet, Anaïs, Pour une littérature cyborg : l’hybridation médiatique du texte littéraire, thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal et Université de Poitiers, 2013, https://archipel.uqam.ca/6010/1/D2569.pdf.

Howsam, Leslie, « Réfléchir par l’histoire du livre », Mémoires du livre / Studies in Book Culture, vol. 7, n° 2, 2016, https://www.erudit.org/fr/revues/memoires/1900-v1-n1-memoires02575/1037043ar/.

Queffélec, Lise, Le Roman-feuilleton français au XIXe siècle, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1989.

Thérenty, Marie-Ève, « Pour une poétique historique du support », Romantisme, vol. 143, n° 1, 2009, https://www.cairn.info/revue-romantisme-2009-1-page-109.htm.


Notes

[1] François Descraques, 3e droite [2017-2018], Éditions Flammarion, 2018.

[2] Thomas Cadène, Camille Duvelleroy, Joseph Safieddine, Erwann Surcouf, Été, Éditions Delcourt, 2017.

[3] Jay David Bolter, Richard Grusin, Remediation: Understanding New Media, Cambridge, MIT Press, 1999.

[4] Anaïs Guilet, Pour une littérature cyborg : l’hybridation médiatique du texte littéraire, thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal et Université de Poitiers, 2013, https://archipel.uqam.ca/6010/1/D2569.pdf.

[5] Arnaud Laborderie, Le Livre augmenté : de la remédiatisation à l’éditorialisation, thèse de doctorat, Université Paris 8, 2017, https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-02136897/document.

[6] Henri-Jean Martin, « L’histoire du livre », dans Dictionnaire encyclopédique du livre, t. II, sous la direction de Pascal Fouché, Daniel Péchoin et Philippe Schuwer ; et la responsabilité scientifique de Pascal Fouché, Jean-Dominique Mellot, Alain Nave et al., Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 2005, p. 478.

[7] Charles-Augustin Sainte-Beuve, « De la littérature industrielle » [1839], Revue Des Deux Mondes, janvier 2009, p. 24, https://www.revuedesdeuxmondes.fr/wp-content/uploads/2016/11/b5016c3244167759387c9bb54d4ad58f.pdf.

[8] Marie-Ève Thérenty, « Pour une poétique historique du support », Romantisme, vol. 143, n° 1, 2009, p. 114, https://www.cairn.info/revue-romantisme-2009-1-page-109.htm.

[9] Charles-Augustin Sainte-Beuve, « De la littérature industrielle » [1839], op. cit., p. 24.

[10] François Descraques, 3e droite, Flammarion, « Hors collection – Littérature française », 2018, p. 7.

Jade Pétrault

Titulaire d’une licence de lettres parcours renforcé sciences solitiques, Jade Pétrault est étudiante en deuxième année de master de littérature générale et comparée à l’Université de Rennes 2.

Sous la direction de Gaëlle Debeaux (CELLAM, EA 3206), elle réalise un mémoire de recherche à la croisée de la littérature comparée et des sciences de l’information et de la communication qui s’intitule : « Des journaux du XIXe siècle aux réseaux sociaux : étude du feuilleton littéraire à l’épreuve des supports papier et numérique ». Ses autres intérêts de recherche embrassent les problématiques d’édition papier et en ligne, mais également le champ des humanités numériques.

6 réflexions au sujet de “Jade Pétrault, « Les livres ambulants : histoire d’une double réincarnation »”

  1. Bonjour Jade,

    Merci pour cette présentation éclairante, qui m’a beaucoup intéressée, étant moi-même spécialiste de la littérature et de la culture médiatique du XIXe siècle et du XXe siècle. Je connais bien le cas des feuilletons que vous évoquez.
    Votre analyse montre bien la richesse du support originel de publicaton pour les feuilletons (d’hier ou d’aujourd’hui!), qui perdent des plumes en volume, puisque différentes dimensions s’effacent (comme vous le notez à propos du contenu multimédia, ou encore des interactions de la communauté d’utilisateurs-lecteurs). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle aujourd’hui, on aime retourner au journal pour étudie les feuilletons du XIXe siècle dans toute la richesse que leur première lecture offrait.
    Qu’arrivera-t-il selon vous pour les chercheurs et lecteurs futurs ? Quelle sera l’accessibilité des feuilletons en ligne que vous avez étudié ? Quelle pérennité auront-ils dans ce format ? Y a-t-il des initiatives institutionnelles qui permettent de leur assurer une mémoire, ou ne laisseront-ils que leur adaptation imprimée ?

    Merci pour vos réflexions !

    Mélodie

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    • Bonjour Mélodie,

      Je vous remercie pour vos questions !

      Pour vous répondre, je pense qu’une incertitude pèse sur l’accessibilité des feuilletons en ligne à long terme, parce qu’il est difficile d’avoir une visibilité sur la pérennité des réseaux sociaux. Le stockage des données est contraignant et volumineux. Les auteurs ne sont pas à l’abri de la disparition ou de la détérioration de leurs données. La pérennité de ces feuilletons numériques est assez incertaine également, car les œuvres sont soumises à l’évolution des dispositifs qui les hébergent. Les algorithmes des réseaux sociaux subissent des modifications, qui ne sont pas sans conséquences sur les œuvres, que ce soit en amont de leur publication, lors de leur création, ou en aval de leur diffusion. On pourrait se demander ce qu’il adviendrait des œuvres si Instagram et Twitter décidaient à l’avenir de transformer ou de supprimer leurs fonctionnalités « album » et « thread/fil ». Un travail de reconstitution serait sans doute nécessaire sur Twitter pour lire 3eme droite qui est composée de plusieurs centaines de tweets (si et seulement si les tweets restent accessibles !)

      J’ai repéré que les plateformes peuvent être aussi sujettes à des bugs informatiques. Il semblerait que des problèmes d’affichage, de stockage (ou de censure ?) affectent Été, alors que le feuilleton est relativement récent. Par exemple, la couverture d’un épisode de la saison 1 n’apparaît plus sur le fil du compte ete_bd (la case est devenue toute grise), mais elle s’affiche correctement lorsque l’on clique sur l’épisode sur l’ordinateur uniquement. La vidéo d’une autre vignette refuse de se lancer dans un épisode de la première saison, sur ordinateur, tablette ou smartphone. Face à ces cas de figure, la version papier permet de conserver un aperçu de l’œuvre initiale.

      Pour le moment, j’ai trouvé plusieurs initiatives qui visent à garder une trace de feuilletons anciens, grâce à la numérisation de journaux ou de magazines (Gallica ou Archive.org). Il s’agit là de la démarche inverse, d’assurer la pérennité des versions papier via la numérisation. Je n’ai pas encore rencontré d’initiatives institutionnelles visant à assurer une mémoire aux feuilletons numériques Été et 3eme droite. Cela dit, il existe par exemple un répertoire sur le site du nt2.uqam.ca/ qui permet de faciliter la recherche d’œuvres qui sont « hypermédiatiques ». En outre, j’ai découvert une initiative émanant d’auteurs espagnols, Manuel Bartual et Modesto García, qui ont créé un site baptisé La Hiloteca (hilo signifie fil en espagnol). Ce dernier regroupe et publie des histoires diffusées sur Twitter. Il permet par exemple de lire facilement le feuilleton « Todo está bien » de Manuel Bartual, car au moment de la publication en ligne sur Twitter, un problème technique est survenu. Le fil, qui lie les tweets les uns aux autres, s’est rompu en cours de route ! La linéarité de l’intrigue est ainsi reconstruite sur ce site. Seuls quelques paramètres de la publication initiale sont conservés : le nombre de like et de commentaires figure sur La Hiloteca, mais pas leur contenu qui n’a pas été reproduit (faisant ainsi disparaître les interactions constitutives de ce type de production feuilletonesque).

      En espérant vous avoir apporté quelques précisions !

      Jade

      Répondre
      • Merci beaucoup pour ces précisions ! L’intiative de La Hiloteca est intéressante !
        Une question connexe m’est venue : Les feuilletons en ligne cherchent-ils à représenter leur caractère éphémère, le mettent-ils en évidence d’une quelconque manière, le thématisent-ils?

        Mélodie

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        • Je pense que cette question de l’éphémère se pose d’une certaine façon pour Été. Les cases de la BD sont publiées selon deux modes : par l’outil de publication classique, qui permet au post de rester visible sur le fil du compte ; par le mode story, qui affiche la publication pendant 24 heures. Mais la nature éphémère de cette fonctionnalité est relative : l’utilisateur ou l’utilisatrice dispose d’une archive personnelle pour consulter ses stories d’un jour et a également la possibilité de les épingler sur son compte (une petite barre s’affiche entre sa description et ses publications) pour qu’elles soient visibles par tous. Il est ainsi difficile d’affirmer que ce feuilleton cherche à représenter son caractère éphémère ou à le thématiser. Je dirais plutôt qu’il utilise une fonctionnalité en apparence éphémère proposée par Instagram !

          Jade

  2. Bonjour Jade,
    Merci pour votre présentation. Petite question: au XIXe siècle, les écrivain.es publiaient en feuilleton pour atteindre un grand lectorat et pour toucher une rémunération régulière (enfin, j’imagine). Qu’est-ce qui motive ceux et celles du XIXe siècle à publier sur les médias sociaux plutôt que directement sous la forme de livre?

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    • Bonjour Izabeau,

      Merci beaucoup pour votre question !

      En effet, l’écriture de feuilletons au XIXe siècle permettait aux écrivains de l’époque de percevoir un revenu, ils étaient payés « à la ligne ». La publication de feuilletons dans la presse constituait également une stratégie de fidélisation du lectorat et assurait la pérennité des journaux : les lectrices et lecteurs, désireux de connaître la suite du feuilleton, étaient contraints d’acheter le numéro suivant.

      Je crois que cette décision de publier d’abord sur les réseaux sociaux plutôt que sur papier peut s’expliquer par le choix de la forme feuilletonesque. Le feuilleton repose sur une publication échelonnée dans le temps et une diffusion par fragments/par épisodes. Les réseaux sociaux, à cet égard, paraissent propices à ce mode de publication.

      Ce choix de publier en ligne semble aussi s’inscrire dans un courant d’une littérature hors du livre/d’une littérature numérique qui investit des supports inédits. Twitter comme Instagram offrent des potentialités de création aux auteur.e.s, qui ont détourné l’usage premier de ces dispositifs pour y insérer de la littérature. Nolwenn Tréhondart, une chercheuse qui a interviewé les concepteurs d’Été, a expliqué que ces derniers souhaitaient proposer une « rupture graphique* », en faisant entrer la bande dessinée sur un réseau social de partage de photos.

      La motivation économique a l’air seconde, contrairement au XIXe siècle où elle était primordiale, car la première version des œuvres publiées en ligne est « gratuite ». Les livres font suite à la diffusion numérique, mais, cela dit, j’ai cru comprendre que les versions Instagram et papier d’Été ont été conçues en parallèle. Peut-être peut-on y voir tout de même une stratégie économique : la communauté lectrice en ligne pourrait représenter un potentiel d’acheteur.se.s du livre ?

      Je pense que vos propos sur la volonté des écrivain.e.s du XIXe s. de toucher un large lectorat, pourraient tout à fait s’appliquer sur les réseaux sociaux. Le système d’abonnement de ces plateformes, la gratuité et l’accessibilité en ligne des œuvres satisfont certainement le désir des auteur.e.s de gagner en visibilité en s’autopubliant.

      En espérant vous avoir apporté quelques précisions !
      Jade

      *Voici la référence de la communication de Nolwenn Tréhondart dans laquelle elle parle de cette « rupture graphique » : « Été, social graphic novel sur Instagram », dans le Colloque Art, Littérature et Réseaux Sociaux, Emmanuel Guez, Alexandra Saemmer (dir.), Cerisy, 2018, https://art-et-reseaux.fr/ete-social-graphic-novel-sur-instagram/.

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