Définir collaborativement le chantier des études du livre au XXIe siècle

Un bilan

par René Audet, Julien Lefort-Favreau et Mélodie Simard-Houde

Un colloque d’un nouveau genre, un contexte inédit

Il était une fois un projet de colloque qui s’est fait happer par une pandémie… Comme bien d’autres événements scientifiques, il a fallu réfléchir, transformer, choisir – car plusieurs formules, oui, étaient envisageables, car plusieurs cadrages, aussi, s’offraient à nous. D’emblée, voyant la frénésie de la visioconférence qui s’emparait de nos univers professionnels, nous avons fait le choix de ne pas boulonner un groupe de personnes à leur chaise (et à leur caméra) pendant de longues heures consécutives ; très rapidement, nous avons vu la possibilité de mener cette expérience autrement (en nous inspirant d’autres événements récents, comme « Future States », colloque asynchrone de l’University of Brighton), pour changer les paramètres et les retombées éventuelles de l’événement.

Si le colloque étudiant sur les Études du livre au XXIe siècle était d’abord envisagé comme l’occasion de rassembler et d’entendre des jeunes chercheuses et chercheurs québécois.es autant que canadien.nes, la déportation de l’événement vers une plateforme numérique a permis de l’ouvrir à la francophonie – occasion qu’ont saisie nombre de personnes du territoire européen. La participation s’en est trouvée largement enrichie, offrant de la sorte un dialogue fécond entre perspectives ici historiques, là sociologiques, là encore poétiques et esthétiques, sans compter la diversification nationale des corpus étudiés.

Pragmatiquement, ce choix a eu deux incidences importantes. D’une part, la possibilité de participation n’était pas déterminée par des contraintes financières (toutes et tous n’ayant pas la possibilité de financer un déplacement international ; de la sorte, ce filtre n’agissait pas cette fois). D’autre part, ces déplacements n’ayant pas lieu, l’événement gagnait de facto un statut quasi carboneutre. C’est là une façon de concrétiser une vision engagée de la vie scientifique dans ce XXIe siècle galopant.

Cette formule, donc, reposait sur un mécanisme assez simple : se servir d’un site WordPress pour diffuser les communications, où la zone de commentaires (lesquels étaient modérés) permettait de recueillir les réactions et questions liées à chaque intervention. En raison du nombre de personnes participantes, cinq livraisons ont été programmées, à intervalles de deux semaines. De cette façon, un événement long prenait forme : du début mars jusqu’à la mi-mai, moment où une rencontre-atelier de clôture enjoignait à synthétiser les idées, à observer les croisements et les complémentarités. Ce seul moment synchrone a réuni les membres de la communauté que nous avons voulu mettre de l’avant – les notices biographiques de chacun.e contribuant à les identifier, à les rendre visibles. Grâce au travail d’une animatrice, toutes et tous ont été informé.es des parutions, des questions déposées au bas de chaque page ; ils et elles ont été invité.es à engager la discussion pour développer la réflexion ou mettre en commun des idées autant que des références.

Les communications pouvaient être soumises dans des formats variés. De fait, se sont côtoyés des articles écrits avec illustrations ; des vidéos montrant les personnes qui présentent leur texte ou dont la voix accompagne une présentation numérique ; des lectures audio ; des vidéos avec surimpression de citations ; et même un site web à déploiement périodique. Cette formule a pour effet de laisser des traces pérennes : le site reste disponible après l’événement, donnant à tout chercheur intéressé par ces questions des ressources précieuses pour examiner de façon critique les enjeux du livre aujourd’hui.

Des chiffres et des lettres

Tenir un tel colloque était un pari – déjà, le contexte de la pandémie complexifiait la dynamique que l’on pouvait espérer. Pourtant, on peut se réjouir du succès général de l’événement. Nous faisons cette évaluation à partir des données suivantes :

17 communications

Dans la formule asynchrone que nous avions retenue, nous avons pu donner le micro à dix-sept intervenant.es, dont les communications ont été réparties en cinq livraisons, à l’instar de séances d’un colloque in situ. Cette façon de procéder a permis de mettre en vedette ces contenus, de les publiciser individuellement, de rejoindre des interlocuteurs ou interlocutrices spécialisé.es pour les inviter à commenter.

Ces dix-sept personnes des cycles supérieurs étaient de profils variés : du deuxième cycle au postdoctorat ou en début de carrière professionnelle après une thèse ; de l’Amérique du Nord et de l’Europe ; des spécialistes de l’histoire du livre, de communautés web, de marketing éditorial, de livres d’artistes, d’intelligence artificielle et de production éditoriale.

76 commentaires

Comme dans tout événement scientifique, ce colloque était une occasion d’échange, de confrontation d’idées et de partage. Le défi était de lier une formule asynchrone, sans présence simultanée des participant.e.s, avec ce souhait d’alimenter les discussions entre les personnes qui intervenaient et avec un public variable autant qu’inconnu. C’est pourquoi ces 76 commentaires, soit une moyenne de deux questions/réponses par intervention, honorent la dynamique collégiale attendue d’un colloque. Qui plus est, avec le temps de réflexion et de rédaction rendu possible par le caractère asynchrone, les questions (aussi bien que les réponses !) étaient développées, reprenant des arguments et poussant la réflexion plus loin – souvent de façon beaucoup plus développée que ce que l’on peut expérimenter dans un colloque en présence. 

plus de 4000 pages vues

Du début mars à la mi-juin, on a dénombré plus de 4000 pages vues du site du colloque, soit une moyenne d’une centaine de visites par page de communication. Les internautes provenaient, en ordre d’importance quantitative, du Canada, des États-Unis, de la France et de la Belgique.

Enfin, sont difficilement compilables les commentaires et appréciations reçus, qui relevaient autant l’intérêt d’une formule asynchrone (et donc la persistance des communications après l’événement et leurs échos au-delà du cercle des participant.es), d’une formule à distance (pour l’accessibilité offerte aux étudiant.es sans financement et pour l’empreinte écologique limitée) et d’un événement visant les étudiant.es de cycles supérieurs, ainsi mis de l’avant par leurs thématiques innovantes. 

Un champ d’études en plein essor

Élaborer tout un événement autour de la question des « études du livre au XXIe siècle », c’était à la fois un pari – car le référent est encore indéfini, car il ne renvoie pas à un lieu commun du savoir – et une évidence, tellement les enjeux autour du livre dans la période actuelle s’imposent à l’esprit, nous mobilisent au quotidien, redéfinissent la vision de ce que peut être, dire et produire le livre dans l’espace culturel contemporain. 

Ce champ d’études s’inscrit naturellement dans la grande (inter)discipline de l’histoire du livre, dont il est l’aboutissement à la fois temporel, bien sûr, mais aussi méthodologique, en ce qu’il hérite de décennies d’élaboration d’approches critiques à l’intersection de la sociologie de la culture, de l’histoire intellectuelle, des études littéraires, des études culturelles et médiatiques, du design graphique et de l’étude des métiers du livre. On peut notamment créditer Rachel Noorda et Stevie Marsden [1] pour l’identification explicite de ce créneau nouveau, qu’il leur paraissait important de distinguer et d’affirmer, au confluent de quelques autres tentatives critiques visant à actualiser le regard sur les pratiques actuelles. Poursuivant notamment le travail amorcé par Simone Murray dans un article précurseur de 2006, où elle identifiait cinq questions de recherche pour les études livresques actuelles [2], ils ont voulu contribuer à la cartographie de ce secteur en ajoutant trois éléments : « digital (con)texts, the economics of the book trade, and the cultural industry and economy » (p. 381). On le sent : la transformation du secteur éditorial par le numérique, dans ses processus autant que dans sa mise en marché, colore profondément cette mouture de la cartographie du secteur.

Pour notre part, à partir de l’éclairage singulier que le monde francophone apporte à la question du livre et de l’édition, nous avons voulu ouvrir le questionnement. Capturant les orientations de ce que peut être le livre (ou les livres) aujourd’hui, les cinq axes proposés suggéraient divers chemins de traverse pour dresser un portrait critique de l’histoire du livre au présent. Ils identifiaient ainsi

1. les nouvelles sources des études sur le livre,

2. la modélisation des circuits de production et de diffusion du livre,

3. la périodisation de l’histoire du livre et l’historicisation de ses questionnements,

4. la perméabilité et les frontières disciplinaires des études sur le livre et, enfin,

5. l’intersection entre études du livre et identités subalternes.

Mobilisant conjointement des points de vue historiques, socio-organisationnels, économiques, critiques/disciplinaires et politiques, sans rejeter pour autant les questions fondamentales de poétique formelle et de production éditoriale, ces axes mettent en place les principaux arguments d’une configuration complémentaire à celle de Noorda et Marsden, contribuant à enrichir la définition de ce que pourraient être les études du livre au XXIe siècle. 

Des pistes empruntées, des voies à explorer

Toutes ces voies n’ont pas été explorées ni également exploitées dans les communications. Elles se cristallisent autour de trois questionnements que nous essayons ici de résumer, pour faciliter une lecture transversale de la conception des études du livre que l’événement a pu contribuer à esquisser. 

formes, métamorphoses et dissidences du livre

Les formes et métamorphoses du livre ont constitué le cœur d’une majorité de contributions, dans des approches croisant souvent les questions des nouvelles sources des études sur le livre, de la modélisation des circuits de production et de diffusion, ainsi que des identités subalternes et des formes de résistances à la culture hégémonique.

Plusieurs des lectures proposées se sont en effet arrêtées à des « dynamiques contre-hégémoniques », pour reprendre les mots de Corentin Lahouste, qui a exposé trois cas de détournements de l’opérationnalité du livre. Si la dissidence peut résider dans la forme même du livre du XXIe siècle, dont les excentricités remettent en question les formats plus traditionnels du livre, elle peut aussi se décliner autrement, par exemple dans une résistance idéologique, en apparence plus conservatrice, face à la culture numérique. Ainsi, Izabeau Legendre a montré que le zine et la culture imprimée se présentent aujourd’hui comme le vecteur de valeurs alternatives face à la surveillance des données sur le web, comme le lieu d’une revalorisation des techniques d’impression artisanale et de la matérialité de l’objet-livre, également.

À ce sujet, la prégnance de la matérialité du livre est fortement ressortie de l’ensemble des contributions, comme si la culture numérique y rendait plus sensibles tous les acteurs et actrices du monde du livre – lecteurs et lectrices, auteurs et autrices, éditeurs et éditrices. Le réinvestissement du support matériel s’observe ainsi dans différentes recherches graphiques, formelles et éditoriales. De façon significative, cette attention à la matérialité transparaît à la fois des études de cas portant sur des livres numériques et des livres-applications et de celles qui ont retenu des corpus imprimés. En ce qui concerne le livre-application, Emmanuelle Lescouët explique comment le genre de la « notifiction » intègre les fonctionnalités d’un support – le téléphone intelligent ou la tablette – dans les mécanismes narratifs et diégétiques, l’œuvre faisant corps avec son support de lecture. Quant à l’importance de la matérialité du livre imprimé, Pamela Ellayah a montré que les éditeurs qui rééditent des albums jeunesse patrimoniaux, tout en réinterprétant ces œuvres, conservent les traces des techniques et savoir-faire du passé, et préservent notamment l’expérience matérielle du lecteur du livre.

Les redéfinitions du livre se déploient par ailleurs sur ou avec les plateformes numériques, qui introduisent de nouvelles pratiques dans le monde du livre et qui ont retenu, à ce titre, l’attention de plusieurs chercheurs et chercheuses. Allan Deneuville a commenté un corpus d’œuvres littéraires qui intègrent des contenus générés par le public sur des plateformes numériques, en premier lieu Twitter. Là aussi se dessine une dynamique dissidente ou du moins technocritique, dans le geste paradoxal de prélever un contenu issu du web et de ses flux de données pour en faire une œuvre littéraire imprimée. Outre Twitter, les plateformes Instagram et Facebook ont retenu l’attention à la fois comme sources de données, médias où des œuvres nativement numériques sont publiées, et vitrines désormais incontournables pour les éditeurs. Mais le monde numérique du livre est loin de s’y borner ; encore faut-il examiner le rôle nouveau occupé par les plateformes d’auto-édition, qui ont délocalisé l’acte de publication et ébranlé la chaîne éditoriale, comme Stéphanie Parmentier l’explique à propos de Wattpad et KDP. Les réseaux socio-numériques ont aussi permis à la poésie italienne étudiée par Sara Vergari de connaître un renouveau, tant par l’émergence de nouvelles formes d’écriture que d’une communauté virtuelle de jeunes poètes, de lecteurs et de critiques.

un champ interdisciplinaire

Si, au sein des axes proposés dans l’appel, certains questionnements n’ont pas été abordés de front et mériteraient, à ce titre, qu’une réflexion ultérieure s’en ressaisisse, ils étaient néanmoins présents en filigrane dans plusieurs des présentations. Il en va ainsi de la question de l’interdisciplinarité des études actuelles sur le livre, qui s’est naturellement déclinée dans la diversité des approches retenues. À côté de l’analyse littéraire à proprement parler, qui a permis à certain.es. participant.es de saisir la poétique et les mécanismes d’écriture d’œuvres actuelles, infléchis par la matérialité et les supports nouveaux du livre, des approches relevant de la sociologie, des sciences de l’éducation, des arts visuels, des études cinématographiques, des études culturelles et de l’informatique ont également été convoquées. Margot Mellet a bien montré, par exemple, que l’imaginaire du livre se joue aussi au grand écran, et Barbara Bourchenin a indiqué à quel point l’histoire des pratiques artistiques est à même d’éclairer les incarnations sculpturales de livres altérés, en découvrant une conception du livre comme objet plastique, tenant à distance les conventions habituelles de la lecture. Camille Simard, quant à elle, a apporté l’éclairage d’une étude sociologique sur les obstacles s’opposant à la transmission pédagogique dans le milieu collégial de ce qu’elle nomme une « sensibilité éditoriale ».

l’histoire du livre, entre ruptures et continuités

De manière semblable, si la réflexion plus méthodologique au sujet des sources, de la périodisation de l’histoire du livre et de l’historicisation de ses questionnements est demeurée à première vue impensée lors du colloque, l’ensemble des contributions fait ressortir plusieurs ruptures et continuités entre « l’avant » XXIe siècle et le monde contemporain du livre, plusieurs problèmes méthodologiques inédits également. D’une part, les ruptures montrent bien que les objets des nouvelles études du livre appellent des connaissances, des précautions et des gestes nouveaux de la part du chercheur ou de la chercheuse. L’étude du livre dans la culture numérique d’aujourd’hui doit parfois faire appel à des sources d’une ampleur inédite (telles les métadonnées des plateformes de distribution comme Amazon) qui nécessitent des traitements automatisés et des analyses quantitatives. Même pourvue des outils informatiques nécessaires, elle fait face à l’inaccessibilité partielle des sources que constituent les données et les algorithmes des plateformes numériques. Elle se trouve de plus confrontée à des problèmes de pérennité et d’archivage des sources et des œuvres elles-mêmes, notamment en ce qui concerne les publications éditoriales et auctoriales prenant les réseaux sociaux pour support, et les œuvres reposant sur des logiciels susceptibles de devenir obsolètes après quelques années seulement. Enfin, la prise en compte de l’apport des technologies dans la production du livre et du texte littéraire, comme l’intelligence artificielle étudiée par Tom Lebrun ou les règles de déploiement automatisé du livre évoquées par Antoine Fauchié, rend indispensable, pour le chercheur ou la chercheuse, l’acquisition de connaissances techniques allant au-delà de la littératie numérique.

Cependant, maintes nouveautés apparentes amenées par la culture numérique se révèlent être plutôt, à l’examen, des réactivations ou des déclinaisons de fonctions anciennes de l’éditeur et de modalités éditoriales antérieures, dont l’étude peut bénéficier des connaissances sur l’histoire longue du livre et des modèles théoriques développés dans ce cadre. Il en va ainsi de la création d’une image de marque de la maison d’édition via les réseaux sociaux, mise en évidence par Maxime Bolduc, qui ne diffère peut-être pas fondamentalement des opérations traditionnelles de mise en marché et de publicité. Autre exemple : la publication de récits en feuilleton sur ces mêmes réseaux, qu’a étudiée Jade Pétrault, n’est pas sans parentés avec les mécanismes de publication des romans-feuilletons du XIXe siècle. D’autres pratiques anciennes connaissent, sous l’impulsion du web, une renaissance et des déclinaisons nouvelles, tels le « readymade textuel » et les pratiques d’auto-édition, ces dernières bénéficiant d’un gain de popularité grâce aux plateformes en ligne. Ces exemples sont révélateurs des éclairages croisés parfois inattendus, mais certainement possibles, voire nécessaires, entre l’histoire de la culture imprimée « pré-numérique » et celle du livre du XXIe siècle.

une dimension appliquée

Pour que ce bilan des principales pistes explorées par les participant.e.s soit complet, soulignons enfin la dimension appliquée de certains travaux de recherche présentés, à l’instar de celui de Prune Lieutier, qui vise à mieux outiller les acteurs de l’édition numérique jeunesse. Également tournée vers les pratiques éditoriales, la réflexion de Margarita Molina Fernandez partait du constat d’une « indifférence aux supports » au sein du milieu éditorial de la bande dessinée numérique pour proposer des pistes à investir afin de créer une production plus en phase avec les possibilités des supports numériques. Pensons aussi au travail de Joanie Grenier sur la découvrabilité du livre québécois en ligne qui, ultimement, pourrait fournir des arguments politiques en faveur d’un encadrement plus strict des plateformes internationales de vente en ligne, comme Amazon.

des questions en suspens

À la lumière des discussions tenues lors de la séance synchrone de clôture du colloque, un certain nombre de questionnements ont surgi et demeurent ouverts à ce jour. Tout d’abord, il semble que les transformations dans la chaîne de production éditoriale et le rôle spécifique de l’éditeur sont des questions qu’il est souhaitable de creuser davantage. Il y aurait deux types d’éditeurs : le premier serait « nativement » numérique, le second, « traditionnel ». Si cette distinction nous informe a priori assez peu sur les enjeux actuels en histoire du livre, il convient de poursuivre l’interrogation en réfléchissant à la question de la polyauctorialité qui entoure le livre (qu’il soit numérique ou traditionnel), celle-ci se complexifiant avec certains cas d’espèce précis (les textes générés par la machine, par exemple). L’éditeur peut alors apparaître comme une figure d’autorité qui orne du sceau de « littérature » le texte produit. L’éditeur peut aussi révéler son rôle lors de certaines remédiations sur papier d’œuvres initialement numériques. Quant à la diffusion des œuvres, la création de communautés en ligne pose des défis au monde de l’édition. Comment se positionner sur les réseaux sociaux ? Comment les plus petites structures peuvent-elles obtenir une plus grande visibilité ? Autant de questions qui font signe vers un univers professionnel en pleine transformation, voire en pleine révolution.

La question de la matérialité du livre fut également l’objet de discussions informelles lors du colloque. En fait, c’est la matérialité en création éditoriale qui semble poindre, grâce à diverses propositions de réinvestissement du support matériel, les choses imprimées cohabitant avec l’objet-livre traditionnel, mais aussi avec des pratiques où persistent le graphisme et l’attention portée aux papiers, aux cartons (les albums jeunesse, notamment). Les enjeux environnementaux ont été par ailleurs maintes fois évoqués. Le numérique peut apparaître comme une solution au gaspillage en vigueur dans le milieu du livre papier (surimpression, pilon ; multiplication du nombre de titres et diminution des tirages) ; or, le numérique n’est pas neutre sur le plan environnemental pour autant. L’impression à la demande fait évidemment partie des solutions proposées – proposition qui apparaît paradoxalement comme un retour en arrière, comme un retour à une impression plus artisanale, à plus petite échelle (voire à des processus anciens comme la souscription). La qualité même de l’impression (du papier, de l’encre), les conditions de travail en vigueur dans les imprimeries en Chine ou en Europe de l’Est font également partie des défis posés au monde éditorial contemporain. Par ailleurs, depuis les débuts de la révolution numérique du livre (que John B. Thompson dépeint comme une époque dans son récent – et excellent – Book Wars [3] ), la question de la pérennité des formats est sans cesse l’objet d’interrogation. Le numérique est-il une solution à l’archivage et la conservation du patrimoine livresque universel ? Pour le dire simplement, si les questions affectives et sensorielles, si le fétiche du livre est encore réel (on le voit à l’œuvre dans le milieu du fanzinat), il est aujourd’hui impensable de penser le monde du livre papier sans aussi penser le numérique.

Finalement, la question des lectorats a traversé l’ensemble de nos discussions sans pour autant que des conclusions nettes se profilent. Les lieux de diffusion du livre (salons du livre, foires commerciales, librairies) ont été fortement ébranlés par la COVID, rappelant le spectre d’une certaine désintermédiation – même si s’impose aujourd’hui l’idée que la désintermédiation est plutôt une transformation (et non une disparition) des intermédiaires en place. Mais la pandémie a aussi amené une explosion d’autres types d’événement de médiation du livre (comme des lectures filmées), de nouvelles initiatives originales (des feuilletons diffusés en ligne, sur l’appli française Rocambole, ou cette vague de la littérature audio) et la résurgence de la souscription littéraire (abonnement à une maison d’édition ou à une publication en préparation). A-t-on besoin de rappeler qu’Amazon a fortement bénéficié de la crise sanitaire, rendant encore plus urgente la question de la découvrabilité pour les petits éditeurs (et des littératures minoritaires) ? Quelles sont les stratégies pour rendre visibles les petits joueurs ? Comment mieux comprendre et utiliser les métadonnées dans ce but ? Et, parmi les pistes explorées, mais qu’il faudra travailler davantage, il y a aussi celle des communautés de lecture créées par l’émergence de nouveaux types de textualité. Comment les lecteurs et lectrices de fanfiction, ou encore sur Wattpad, font-ils émerger des œuvres, comment contribuent-ils à leur sens – et redéfinissent, possiblement, l’étiquette de « littérature », à travers des pratiques réinventées de prescription ?

Quelles suites à donner ?

Notre modeste chantier reste donc en friche. Celui de ce nouveau secteur, esquissé à grands traits, mais fort de ses manifestations. Des propositions théoriques, des perspectives complémentaires viendront enrichir le portrait que nous avons pu proposer. Le chantier aussi de la mise en commun de chantiers de recherche. Les rencontres fécondes nous donnent envie de poursuivre le travail entamé. Nous commençons d’emblée à penser à une prochaine édition. Suivant cette sensibilité écologique, un colloque en présence, mais avec des pôles en Amérique du Nord et en Europe, permettrait d’assurer une convivialité interpersonnelle sans lourdement reproduire les empreintes (financières, carbone) des formules traditionnelles. La diversité des formules de présentation mérite également d’être suggérée, de sorte à multiplier les rhétoriques et les méthodes de démonstration singulières de ces recherches.

Il serait aussi pensable de réinviter plusieurs intervenant.es afin de voir la progression de leurs travaux, ainsi que d’ouvrir à nouveau l’invitation pour brasser les cartes avec de nouvelles personnes. Il nous semble possible d’envisager une communauté mouvante de jeunes chercheur.se.s francophones en histoire du livre au XXIe siècle. Doit-on donner un nom à cette communauté ? La doter d’un site web ? Ce sont là des prolongements envisagés qui pourront se concrétiser si l’enthousiasme des membres de cette communauté, encore toute neuve et dessinée en pointillé, est au rendez-vous – une effervescence que nous appelons de tous nos vœux.


1) Rachel Noorda et Stevie Marsden, « Twenty-First Century Book Studies: The State of the Discipline », Book History, vol. 22, n° 1 (2019), p. 370‑397, https://doi.org/10.1353/bh.2019.0013.

2) « industry research and vocational information; personalized accounts such as memoirs, autobiographies, biographies and house histories; history of the book; communication, media, cultural studies and sociology; and nationalist and postcolonial studies » (cité par Noorda et Marsden, p. 377).

3) John B. Thompson, Book Wars. The Digital Revolution in Publishing, Polity Books, 2021.

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