Corentin Lahouste, « Difformations livresques contemporaines »


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Corentin Lahouste

Corentin Lahouste

Corentin Lahouste, docteur en langues et lettres de l’UCLouvain, est chercheur au sein du Centre de Recherche sur l’Imaginaire de cette même institution où il est également chargé du cours de Théories et pratiques culturelles.

Il est l’auteur d’une thèse, soutenue en mars 2019 et effectuée sous la co-direction de la professeure Myriam Watthee-Delmotte (UCLouvain) et du professeur Bertrand Gervais (UQAM, Canada), consacrée aux figures, formes et postures de l’anarchique dans la littérature contemporaine en langue française du livre et de l’écran.

Ses travaux, qui portent sur la littérature contemporaine de langue française, ont tout particulièrement trait aux liens entre littérature et politique de même qu’à la complexité et diversification médiatiques de l’acte poétique. Il est actuellement associé au programme de recherches HANDLING qu’il a rejoint en octobre 2020 comme postdoctorant responsable de la période contemporaine.

6 réflexions au sujet de “Corentin Lahouste, « Difformations livresques contemporaines »”

  1. Bonjour Corentin ! Merci pour cette belle présentation.

    J’ai une question sur ce désintérêt pour la lisibilité, voire dans le cas de Speedboat cet intérêt pour l’illisibilité. Pour lancer la discussion peut-être, pensez-vous que les livres qui ne sont plus lisibles sont encore des livres ? Pour le dire autrement, à quel moment peut-on considérer que ces livres difformés abandonnent leur place dans le champ littéraire pour rejoindre davantage celui de l’art contemporain, qui nécessite discours et remise en contexte ? Et pour élargir encore peut-être, pourquoi est-ce toujours la symbolique de l’objet livre qui emporte la qualification de la démarche ?

    Merci !

    Tom L.

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    • Bonjour Tom,
      Merci beaucoup pour cette/ces question(s) !
      Tout d’abord, je ne parlerais pas forcément d’un désintérêt pour la lisibilité, mais plutôt d’un jeu qui peut se mettre en place autour d’elle, comme c’est le cas dans Speedboat : le fait qu’un filtre soit fourni avec le livre montre qu’il est tout de même question de faire en sorte que le/la lecteur-trice puisse avoir accès à toute une partie du contenu. On pourrait même dire qu’il s’agit d’un intérêt tout particulier qui lui est accordée où celle-ci se voit mise sur la sellette sans être toutefois complètement empêchée. Il y a une tension très singulière qui se joue dans Speedboat entre lisibilité et illisibilité, mais qui vient d’une certaine manière dynamiser la lecture de l’opus car un véritable déchiffrement — bien que peu compliqué à mettre sur pied et donc assez ludique — doit être réalisé.
      Concernant la question posée, oui, j’aurais tendance à penser que des livres qui ne sont plus lisibles sont encore des livres car le livre est en premier lieu un objet (médium) spécifique qui peut être investi de diverses manières et l’être, notamment, dans le cadre de l’art contemporain où, en effet, sa lisibilité peut parfois ne pas se révéler déterminante/centrale (au contraire du champ littéraire où elle importe de manière assez fondamentale). En fait, à ce niveau-là, il convient sûrement de distinguer le concept de livre de celui de texte et voir le contexte dans lequel intervient leur(s) investissement(s) et leur(s) éventuel(s) détournement(s). Pour Speedboat, publié dans une maison d’édition littéraire (publiant quasi essentiellement des romans), il y a une dynamisation du texte à strictement parler (de la proposition textuelle, donc) par la forme-livre échafaudée, mais il y a bien en premier lieu du texte marqué par une logique dissensuelle — propre notamment au genre manifestaire originalement déployé — qui elle-même vient contaminer l’objet-livre accueillant la proposition poético-littéraire. C’est à tout le moins comme cela que je le perçois.
      Par ailleurs, et si on met de côté certaines expérimentations avant-gardistes et quelques audaces éparpillées, la forme majoritaire du ‘livre littéraire’ a longtemps été assez sage, peu mise en mouvement. Or, actuellement, et peut-être en raison du décloisonnement opéré par un certain nombre d’écrivain·e·s entre le champ littéraire et les autres champs de l’art et de la création (entre autres éléments qu’il conviendrait de distinguer, notamment du côté de pratiques éditoriales novatrices), de nouvelles propositions voient le jour qui viennent bousculer la forme livresque traditionnelle en venant ainsi investir cette dernière au-delà de l’investissement textuel premier. Le contexte de pluralisation médiatique propre à la création littéraire contemporaine joue aussi un rôle non négligeable dans cette dynamique, ce que permettent de souligner les deux autres corpus sur lesquels je m’arrête dans mon exposé.
      En tout cas, il est clair qu’une porosité de plus en marquée peut être décelée entre (champ de l’)art et (champ de la) littérature, qui s’articule notamment autour de l’objet phare qui est rattaché à la littérature : le livre, qui devient par conséquent un espace d’expérimentations pas toujours facilement étiquetables.
      J’espère avoir pu répondre de manière satisfaisante à ton commentaire, cher Tom, mais n’hésite pas à me relancer si ma réponse vient soulever d’autres questions en toi ou s’il te semble que certains éléments nécessiteraient un développement plus large.
      Merci encore et à bien vite,
      Corentin

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  2. Cher Corentin,
    Merci beaucoup pour ta présentation ! Je découvre avec un grand plaisir le travail de Yoan Robin : quel projet passionnant !
    Quelques questions/remarques :
    – tu évoques dans le titre et ton développement l’idée d’une « difformation ». Pourrais-tu expliciter ce que tu entends par là ? Tu évoques B. Gervais qui parle de « re-médiation »; Garrett Stewart lorsqu’il évoque le phénomène des « bibliobjets » emploie l’expression de « textual demediation » (que l’on pourrait traduire par « démédiation textuelle ») : bref, face à toutes ces variantes, le choix terminologique m’interroge (au moins autant que ces objets!)
    – le projet Kalces me semble entretenir un rapport prégnant à la constellation (depuis le nom du collectif « ConstellR », jusqu’au rapport poétique induit par ce modèle – depuis S. Mallarmé – le rapport au paysage et à la surface, etc. ) Le collectif explicite-t-il ce choix de nom ? Évoque-t-il cet ancrage référentiel ?
    – en conclusion, tu t’interroges sur l’hypothèse d’un « épiphénomène éditorial et culturel ou des premiers jalons d’un plus large mouvement de déstandardisation du livre imprimé usuel ». Magali Nachtergael a forgé la notion de « néolittérature » pour évoquer les expérimentations qui débordent le livre et le simple projet éditorial (je pense donc qu’elle penche pour l’idée d’un mouvement plus global non seulement de décloisonnement, mais aussi d’hybridation des pratiques littéraires et plastiques). Il me semble que le projet de Yoan Robin s’inscrit dans cette nouvelle catégorie : qu’en penses-tu ?
    – Concernant le travail de Yoan Robin toujours, tu mentionnes l’immatérialité du numérique : ne sommes-nous pas ici plutôt dans un phénomène de résurgence du réel ?
    – je trouve la remarque précédente (et ta réponse) sur la lisibilité très pertinente : la lisibilité en jeu dans les pratiques « néolittéraires » (et dont la composante plasticienne est forte) ne procède pas par mécanismes de déchiffrements linéaires. Il n’est dès lors pas question d’un intérêt ou d’un désintérêt pour la lisibilité, mais d’un renouveau de sa définition. Ces nouveaux objets émanent des lisibilités autres, qui nécessitent des mécanismes de saisie qui débordent le déchiffrement textuel.
    Merci et à très vite pour en discuter!
    Barbara

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    • Chère Barbara,
      Grand merci à toi pour tes retours fouillés et si intéressants, auxquels je vais répondre point par point.
      – Par « difformation », je souhaite exprimer l’idée de propositions hétérogènes qui font bouger l’idée de livre traditionnel(le), qui jouent de divers décalages en regard de celle-ci. C’est vraiment l’idée d’écart/dissonance par rapport à la norme, à la forme livresque conventionnelle (que les trois corpus sur lesquels je m’arrête me semblent faire ‘’déborder’’). J’aurais aussi pu employer le terme « déformatages ». Disons que d’une certaine manière je me situe avec cette réflexion du côté du « Brouhaha » de Lionel Ruffel, qui renvoie à « une dynamique [contemporaine] de décentrement, de débordement, de décadrage, instituant un nouvel imaginaire ».
      – Complètement d’accord avec toi pour dire que le motif de la constellation ressort assez nettement du projet Kalces, par contre je ne suis pas tombé sur d’éventuelles explicitations ou développement du terme/concept par le collectif. C’est une question qui pourrait éventuellement leur être adressée.
      – Oui, Kalces et Les promesses d’un récit [pas vraiment ‘Speedboat’] me semblent complètement en ligne avec la notion de « néolittérature » telle que théorisée par Magali Nachtergael et c’est vrai que, vu sous ce point de vue, on pourrait plutôt pencher vers la perspective d’un mouvement qui s’affirme peu à peu et qui ne relève plus seulement de l’épiphénomène. Mais le suspens interrogatif sur lequel se termine mon intervention est avant tout relatif à la question (difficile à trancher actuellement, me semble-t-il) de la porosité de ces pratiques à la marge, novatrices et hétérogènes, avec la production mainstream (de large diffusion) : celle-ci (certaines de ses modalités) est-elle/va-t-elle être infléchie – et jusqu’à quel point – par le mouvement de chahut des formes traditionnelles qui se joue du côté des propositions ‘’excentriques’’ contemporaines (qui continuent de relever tout de même de pratiques de niche, non ?).
      – Ce que j’ai avancé sur le travail de Yoan Robin ne sont que quelques premiers pas tâtonnants et exploratoires, et je suis très loin d’en avoir fait le tour, d’autant plus qu’il s’agit d’une œuvre en cours, toujours en construction. Il me tenait néanmoins à cœur de pouvoir l’évoquer en raison notamment de la modalité performantielle qu’elle met en jeu et de ce qu’elle va chercher du côté de l’hybridation entre pratiques littéraires et plastiques. La situation pandémique n’a par ailleurs pas aidé pour la mise sur pied d’une analyse plus fouillée… mais cela laisse de nombreuses pistes ouvertes pour le futur ! Je crois cependant que cette proposition littérairo-artistique joue fort habilement de la tension entre immatérialité numérique et phénomène de résurgence du réel, qu’elle fait s’entrelacer de manière plurielle et ambivalente.
      – Je souscris complètement aux éléments que tu amènes/soulignes au sujet de du paramètre lié à la lisibilité que Tom avait précédemment soulevé. Ils viennent ainsi subtilement compléter et enrichir la réponse que j’avais pu formuler avant-hier.
      Merci en tout cas pour ces stimulantes relances et au plaisir de pouvoir encore en discuter dans le futur,
      Bien à toi,
      Corentin

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  3. Bonjour Corentin,

    Merci pour ta présentation.
    Ma question porte sur le choix des cas que tu étudies. J’aurais aimé t’entendre davantage sur les liens entre les trois (voire les quatre, avec celui que tu mentionnes en conclusion), et leur place dans le phénomène (peut-être) généralisé que tu notes. Chaque cas m’a l’air de proposer un rapport différent au livre et au champ de production culturelle avec, grosso modo, Speed Boat bien ancré dans le champ littéraire, Promesses d’un récit du côté du champ de l’art, et Kalces peut-être quelque part entre les deux. Leurs façons de sortir ou de déborder de l’utilisation traditionnelle ou « mainstream » du médium du livre sont également assez différentes. Est-ce que ces cas te semblent emblématiques de certaines « critiques » implicites du médium du livre? Est-ce l’un ou l’autre te paraît plus porteuse ou exemplaire que les autres?

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    • Bonjour Izabeau,
      Merci à toi pour ton commentaire !
      Concernant le choix du corpus, j’ai précisément opté pour trois cas qui mettent en jeu différentes perspectives de ‘difformations’, mon but étant de creuser cette dynamique singulière sous différents angles. Tu as donc tout à fait raison de noter que chacun propose un rapport (fort) différent au livre et au champ de production culturelle — en allant chercher du côté du hors-norme et des contre-formats —, et c’est cela qui m’intéressait dans l’optique d’une première exploration. Je ne peux donc dire qu’ils sont emblématiques de quoi que ce soit ; ils permettent seulement d’approcher concrètement et « matériellement » le concept relativement abstrait qu’évoque le titre de ma communication.
      Très bonne journée à toi et au plaisir d’éventuellement en discuter davantage le 17,
      Corentin

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