{"id":113,"date":"2021-06-30T16:41:30","date_gmt":"2021-06-30T20:41:30","guid":{"rendered":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/?page_id=113"},"modified":"2021-06-30T16:41:30","modified_gmt":"2021-06-30T20:41:30","slug":"voyer","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/voyer\/","title":{"rendered":"Les rivi\u00e8res effac\u00e9es"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-image is-style-default\"><figure class=\"alignright size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2021\/06\/image-1-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-119\" width=\"504\" height=\"672\" srcset=\"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2021\/06\/image-1-1.png 720w, https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2021\/06\/image-1-1-225x300.png 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 504px) 100vw, 504px\" \/><figcaption>Chute de la rivi\u00e8re du Bic. Photo de Marie-H\u00e9l\u00e8ne Voyer<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><em>par Marie-H\u00e9l\u00e8ne Voyer<\/em><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>je n\u2019ai jamais racont\u00e9 \u00e0 qui que ce soit<br>que je connais les gestes,<br>la m\u00e9thode exacte<br>pour appeler l\u2019eau,<br>la faire sourdre du fond profond de la terre\u00a0:\u00a0<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>J\u2019ai cinq ans la premi\u00e8re fois que je rencontre un vrai de vrai sourcier (j\u2019entends d\u2019abord <em>sorcier<\/em>). Cach\u00e9e derri\u00e8re mon p\u00e8re, j\u2019observe p\u00e9trifi\u00e9e les lents arpentages de l\u2019homme tout autour de ma maison. Il tient ferme sa baguette de coudrier tordue. Il cherche des veines, plein de veines tout autour de ma maison. J\u2019imagine du sang suinter des veines du ventre du jardin, du sang souiller le pied des pommiers et des cerisiers secs. Je chigne un peu, retiens ma l\u00e8vre de trembler, renifle, feins de toussoter dans l\u2019air sec de juillet. Mon p\u00e8re comprend ma peur et ma m\u00e9prise, s\u2019esclaffe <em>C\u2019est un sourcier, Marie ! Juste<\/em> <em>un<\/em> <em>sourcier\u00a0!<\/em> Je m\u2019approche du vieil Auguste qui me dit <em>Tite-fille, la veine d\u2019eau est trop loin de vot\u2019 maison, il faut la faire venir. Siffle, tite-fille, siffle pis l\u2019eau va v\u2019nir\u00a0! <\/em>Pendant que je siffle, siffle, Auguste plante une <em>pine<\/em> de m\u00e9tal dans la terre craquel\u00e9e et demande \u00e0 mon p\u00e8re d\u2019y donner un bon coup de masse <em>Les vibrations vont faire d\u00e9vier la veine, pis l\u2019eau va venir che\u2019 vous.<\/em> Mon p\u00e8re a frapp\u00e9 fort, tellement fort qu\u2019il a cass\u00e9 la <em>pine<\/em>. Auguste est parti de la maison en beau cinciboire. <em>T\u2019as cass\u00e9 ma pine, mon maudit Voyer\u00a0! \u00a0T\u2019avais pas besoin de frapper aussi fort\u00a0!<\/em><br><em>Vous allez s\u00e9cher deboutte ; l\u2019eau viendra jamais che\u2019 vous<\/em>\u00a0<em>!<\/em><br><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>j\u2019\u00e9tais cette enfant qui sifflait tout l\u2019\u00e9t\u00e9,<br>l\u2019oreille pos\u00e9e sur l\u2019argile craquel\u00e9e<br>d\u2019un vieux chemin de terre<br>j\u2019\u00e9tais cette enfant qui \u00e9coutait<br>le chant secret des veines cach\u00e9es<\/p><p>depuis je n\u2019ai jamais arr\u00eat\u00e9<br>de chercher des sources<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre cette histoire de veines et de s\u00e9cheresse, cette aridit\u00e9 de ma campagne natale qui m\u2019a pouss\u00e9e tr\u00e8s jeune \u00e0 \u00eatre fascin\u00e9e par les rivi\u00e8res. Je pense&nbsp;: l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, limons, vivants alluvions. Dans <em>Expo habitat<\/em>, mon premier recueil, j\u2019\u00e9cris \u00e0 leur sujet<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>nous nageons carboniques<br>imbib\u00e9s<br>satisfaits<br>loin des harassements rauques<br>des ahans<br>des \u00e9difices de sueurs<br>nous frayons<br>au confluent des fi\u00e8vres<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Au fil de mes projets d\u2019\u00e9criture, \u00e0 mesure que je creuse les contours de cette figure fascinante, que je d\u00e9taille la mani\u00e8re dont ses lacis tissent et irriguent mon imaginaire, je r\u00e9alise que la rivi\u00e8re constitue pour moi un lieu premier, fondateur, en m\u00eame temps qu\u2019un lieu d\u2019effacement et de disparition. Curieux tiraillement. Dans un recueil en cours d\u2019\u00e9criture je montre comment, dans les fosses,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>avides d\u2019effacement<br>nous esquivons<br>nos m\u00e8res inqui\u00e8tes.<br><br>Nous nageons dans les fosses<br>l\u00e0 o\u00f9 les ruisseaux charrient<br>l\u2019huile sainte<br>des peurs anciennes<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Que charrient les rivi\u00e8res<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0? Je pense\u00a0: sangs et huiles, souilles et larmes, images et m\u00e9moires. Je pense \u00e0 ces noy\u00e9s, \u00e0 ces vies, \u00e0 ces maisons et moulins emport\u00e9es par la crue des eaux, \u00e0 ces ponts arrach\u00e9s. Puis mon regard se d\u00e9porte vers le lit de ces rivi\u00e8res que l\u2019on condamne elles-m\u00eames \u00e0 l\u2019effacement. Je pense\u00a0: drainage, capture, domptage. Si la rivi\u00e8re agit d\u2019abord sur moi comme une figure intime, po\u00e9tique et m\u00e9lancolique, elle constitue \u00e9galement une figure commune et politique. Car le d\u00e9cor imm\u00e9diat de nos vies est camp\u00e9 dans un milieu qui l\u2019int\u00e8gre et l\u2019englobe, un patrimoine paysager qui se retrouve trop souvent dans l\u2019angle mort de notre conscience. Dans <em>Raisons communes<\/em>, Fernand Dumont s\u2019interroge\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>n\u2019est-ce pas [\u2026] dans le paysage quotidien que l\u2019on doit reconna\u00eetre les symboles et les rep\u00e8res d\u2019une continuit\u00e9 et d\u2019une m\u00e9moire de sa propre humanit\u00e9\u2009? Telle est bien la signification premi\u00e8re du patrimoine ; et on a tort de le ramener parfois \u00e0 une attraction pour touristes ou \u00e0 une aimable tocade d\u2019arch\u00e9ologue amateur, alors qu\u2019est en cause l\u2019essentiel de ce que j\u2019appelais la culture comme <em>milieu.<\/em> Quand je me prom\u00e8ne dans une ville ou un village, je per\u00e7ois \u00e0 chaque pas des signes d\u2019une humanit\u00e9, la profondeur d\u2019un pass\u00e9; cela n\u2019a rien \u00e0 faire avec la nostalgie du po\u00eale \u00e0 bois ou de la chaise ber\u00e7ante<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Je pense \u00e0 l\u2019orgueil fou qui pr\u00e9side \u00e0 la capture et au domptage des rivi\u00e8res. Je pense au d\u00e9lire du vieil Auguste qui se croyait ma\u00eetre de l\u2019eau et qui a jet\u00e9 sa mal\u00e9diction \u00e0 deux cennes sur nos t\u00eates\u00a0: <em>Vous allez s\u00e9cher deboutte<\/em>\u00a0! \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Tout au long du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, une id\u00e9ologie du progr\u00e8s de plus en plus orgueilleuse et b\u00e9tonn\u00e9e a peaufin\u00e9 son travail de sape sur nos paysages par ses abrasements incessants. \u00c0 la sobri\u00e9t\u00e9 \u00e9clatante du d\u00e9j\u00e0-l\u00e0\u00a0: for\u00eats et rivi\u00e8res, \u00e9tangs et clairi\u00e8res, s\u2019est rapidement substitu\u00e9e l\u2019enfilade faste et morne des centres commerciaux, fast-foods et concessionnaires auto liser\u00e9s de bretelles d\u2019autoroutes. Ce vaste mouvement d\u2019urbanisation a provoqu\u00e9 une v\u00e9ritable pasteurisation de nos paysages qu\u2019on a pacifi\u00e9s, dompt\u00e9s et refoul\u00e9s jusque dans leurs moindres asp\u00e9rit\u00e9s. Dans son tout premier conte, dat\u00e9 de 1948, Jacques Ferron met en sc\u00e8ne cette ville calfeutr\u00e9e elle-m\u00eame hors du paysage\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>La campagne qui se glissait par les br\u00e8ches avec des vaches, des cochons, des poules, des l\u00e9gumes et des arbres jusqu\u2019au c\u0153ur de la cit\u00e9, peu \u00e0 peu reflua, remportant ses animaux, le bon air et la joie. Les maisons soud\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, tout en continuant leur r\u00f4le d\u2019habitation, servent d\u00e9sormais de murailles. Les br\u00e8ches sont r\u00e9par\u00e9es. Plus de fuite, plus d\u2019espace\u00a0: la ville est bien ciment\u00e9e<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Qu\u2019arrive-t-il \u00e0 un lieu qui nie le milieu sur lequel il s\u2019\u00e9rige, qui cherche trop longtemps \u00e0 se soustraire \u00e0 la coul\u00e9e du temps en enfouissant au plus profond d\u2019elle-m\u00eame ses veines sauvages\u00a0? En 2012, une rivi\u00e8re souterraine se met \u00e0 suinter et \u00e0 fuir dans le sous-sol de l\u2019h\u00f4pital Saint-Fran\u00e7ois-d\u2019Assise, dans le quartier Limoilou \u00e0 Qu\u00e9bec. La Lairet, une rivi\u00e8re oubli\u00e9e, captive depuis le milieu des ann\u00e9es 1950 d\u2019un r\u00e9seau de tuyaux serpentant sous la ville, se rappelle ainsi \u00e0 notre m\u00e9moire et menace de sourdre entre les fondations du d\u00e9cor qui la dissimule depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>L&rsquo;H\u00f4pital Saint-Fran\u00e7ois d&rsquo;Assise avait \u00e9t\u00e9 plant\u00e9 sur ses berges en 1914, justement parce que le secteur campagnard \u00e9tait bucolique&#8230; Autour de 1940, l&rsquo;urbanisation avait pris le dessus sur la verdure, le paisible cours d&rsquo;eau \u00e9tait un \u00e9gout \u00e0 ciel ouvert. Les mar\u00e9es d&rsquo;une quinzaine de pieds brassaient les d\u00e9chets et autres rejets naus\u00e9abonds. Exc\u00e9d\u00e9s, les religieuses et les m\u00e9decins de l&rsquo;\u00e9tablissement ont alors exig\u00e9 l&rsquo;enfouissement de la rivi\u00e8re Lairet<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Plut\u00f4t que de s\u2019attaquer aux raisons qui ont men\u00e9 les citoyens \u00e0 transformer cette rivi\u00e8re en cloaque \u00e0 force d\u2019y jeter leurs rebuts (pr\u00e9carit\u00e9, habitations inad\u00e9quates, collecte des d\u00e9chets d\u00e9ficiente), on a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 effacer la Lairet en l\u2019enfouissant sous la ville. Cette rivi\u00e8re n\u2019est qu\u2019un exemple parmi ces centaines et ces centaines de cours d\u2019eau qui ont \u00e9t\u00e9 soustraits de notre paysage visible au gr\u00e9 des humeurs et des cabrements d\u2019une urbanisation toujours plus intensive. Ainsi, toujours \u00e0 Qu\u00e9bec, la rivi\u00e8re de la Cabane-aux-Taupiers a subi le m\u00eame sort, d\u00e9sormais enterr\u00e9e sous les Galeries de la Canardi\u00e8re. Dans le Vieux-Qu\u00e9bec une foule de ruisseaux et de sources enterr\u00e9es serpentent sous le macadam. Pareil pour le campus de l\u2019Universit\u00e9 Laval sous lequel un ruisseau a \u00e9t\u00e9 enfoui.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image is-style-default\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2021\/06\/2-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-118\" width=\"600\" srcset=\"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2021\/06\/2-2.jpg 922w, https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2021\/06\/2-2-300x200.jpg 300w, https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-content\/uploads\/sites\/3\/2021\/06\/2-2-768x512.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 922px) 100vw, 922px\" \/><figcaption>La rivi\u00e8re Lairet, Archives <em>Le Soleil<\/em><\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Pour la seule ville de Montr\u00e9al, dans les 150 derni\u00e8res ann\u00e9es, l\u2019urbanisation a fait dispara\u00eetre 82 % des cours d\u2019eau<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> parmi lesquels on compte la d\u00e9funte rivi\u00e8re Saint-Pierre, dont l\u2019embouchure constitue le lieu de fondation de la ville. Au-del\u00e0 des consid\u00e9rations hygi\u00e9nique ou urbanistique qui ont men\u00e9 \u00e0 la capture et au drainage de tous ces ruisseaux et rivi\u00e8res, il y a dans la rumeur sourde de ces rivi\u00e8res gisantes ou revenantes une figure \u00e9loquente de la hantise. Que devient la m\u00e9moire d\u2019un lieu si on lui refuse sa nature serpenteuse et buissonnante, si on lui confisque ses mouvements faits de m\u00e9andres et de remous ? Combien de ces ruisseaux et de ces rivi\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 effac\u00e9s sous le bitume des stationnements et sous la chape inerte des centres commerciaux ? Comment dresser la carte souterraine de cette m\u00e9moire captive et contaminante qui ne demande qu\u2019\u00e0 \u00eatre exhum\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Les rivi\u00e8res nous montrent que toute m\u00e9moire n\u2019est pas mus\u00e9able&nbsp;; les souvenirs, histoires et l\u00e9gendes qu\u2019elles charrient se r\u00e9activent et affleurent \u00e0 notre conscience \u00e0 leur contact quotidien. Dans une sorte de retour du m\u00eame, la Lairet, cette rivi\u00e8re enterr\u00e9e qui \u00e9branle les fondations du pr\u00e9sent, agit comme l\u2019encre du temps qui s\u2019impose et revient s\u2019imprimer \u00e0 la surface de nos consciences dans toute sa force de sape et de hantise. Difficile de r\u00e9sister \u00e0 l\u2019envie d\u2019en draguer les fonds, d\u2019en faire remonter les voix et les r\u00e9cits ; vie et mort nou\u00e9es dans les m\u00eames eaux, \u00e9chos communs, rires de baignades et r\u00e2les de noyades, ahan des draveurs, aff\u00fbt des p\u00eacheurs, bouillonnement du prosa\u00efque et du sacr\u00e9, \u00e9cumes m\u00eal\u00e9e des eaux de lessive et des eaux de P\u00e2ques. Face \u00e0 ces remous du temps long et du quotidien, devant ce ressac de l\u2019intime et du collectif, me prend comme une envie de frayer le cours des rivi\u00e8res oubli\u00e9es, d\u2019explorer les voix qui les chantent jusqu\u2019\u00e0 ce point de surgissement incertain qui forme la gen\u00e8se de nos m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudrait pouvoir raconter toutes ces rivi\u00e8res disparues avant leurs points de capture, leur d\u00e9tournement, leur ass\u00e9chement ou leur disparition. De la douce Matap\u00e9dia arpent\u00e9e par Arthur Buies au temp\u00e9tueux <em>Torrent<\/em> d\u2019Anne H\u00e9bert en passant par la Rivi\u00e8re du Loup m\u00e9morielle de Jacques Ferron, il faudrait suivre du doigt le filet de ces voix qui, au fond, semblent n\u2019avoir jamais cess\u00e9 d\u2019annoncer ce vers d\u2019une fragilit\u00e9 lumineuse, que le po\u00e8te Benoit Jutras cis\u00e8le dans son recueil <em>L\u2019outrenuit<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis n\u00e9 d\u2019une rivi\u00e8re comme une chose vaincue, une chose claire.&nbsp;\u00bb Peut-\u00eatre sommes nous tous n\u00e9s lav\u00e9s de rivi\u00e8res, nos vies nou\u00e9es au plus pr\u00e8s d\u2019elles. Il faudrait pouvoir raconter tout autant la douceur glabre des mares glaiseuses que la force vive des rivi\u00e8res qui se cabrent et qui arrachent toutes ces choses \u2013 ponts, moulins, maisons, m\u00e9moire \u2013 que l\u2019on croyait acquises, riv\u00e9 que l\u2019on est aux rivages de nos certitudes. Il faudrait pouvoir les embrasser toutes, ces rivi\u00e8res sinueuses de nos gen\u00e8ses, lire leurs glaises, plonger dans leurs ramifications oubli\u00e9es. Parler des rivi\u00e8res disparues, c\u2019est d\u2019abord parler de nos renoncements et de nos raccourcis, c\u2019est parler de ces r\u00e9cits qu\u2019on a laiss\u00e9s sombrer avec elles.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour que les rivi\u00e8res restent vivantes, il faut bien s\u00fbr les pr\u00e9server, mais il faut aussi, en parall\u00e8le, les nommer et les raconter. Un peu \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019Arthur Buies, qui, vers la fin du XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, parle de la rivi\u00e8re Matap\u00e9dia en \u00e9voquant avant tout sa propre exp\u00e9rience sensible de la rivi\u00e8re ; il en arpente l\u2019<em>\u00e9mouvance<\/em> \u00e0 la fois unique et changeante, en d\u00e9taille les lacis noueux pour mieux montrer son caract\u00e8re multiple et nourricier&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>il m\u2019a \u00e9t\u00e9 impossible de contenir mon admiration et mon enthousiasme en parcourant les ravissantes campagnes qu\u2019arrose ce ruban fuyant qu\u2019on appelle la rivi\u00e8re Matap\u00e9dia, ruban qui coule entre des bords aux aspects toujours changeants, toujours diversement pittoresques, qui se pare de tous les tons du ciel et des reflets multiples de ses rives, reflets tant\u00f4t sombres, tant\u00f4t miroitants et dor\u00e9s comme une parure des champs au\u00a0temps\u00a0de la moisson. Cette rivi\u00e8re est f\u00e9conde\u00a0elle-m\u00eame comme les terres qu\u2019elle baigne\u00a0; elle est anim\u00e9e, vivante\u00a0; elle renferme en elle des millions de vies intenses, et peut nourrir, elle seule, de ce qui na\u00eet et s\u2019agite dans son sein, tout un peuple de colons \u00e0 qui la terre serait ingrate<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>On ne peut s\u2019emp\u00eacher de sourire devant cette personnification mythifiante de la Matap\u00e9dia en v\u00e9ritable m\u00e8re nourrici\u00e8re par\u00e9e des plus beaux reflets du ciel, une description qui \u00e9voque la prose g\u00e9n\u00e9reuse d\u2019\u00c9lis\u00e9e Reclus \u2013 sans doute le plus litt\u00e9raire des g\u00e9ographes de cette \u00e9poque \u2013, qui a si bien montr\u00e9, dans son essai <em>Histoire d\u2019un ruisseau<\/em>, comment nos existences se nouent et se nourrissent \u00e0 m\u00eame ces cours d\u2019eau qui nous entourent&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>qu\u2019il est doux et bon de suivre le bord des ruisseaux et d\u2019en contempler l\u2019aspect changeant. Toutes ces images gracieuses que nous offrent les chutes, les rides entre-crois\u00e9es, les broderies d\u2019\u00e9cume [\u2026] nous restaure et nous renouvelle d\u2019autant mieux que le spectacle lui-m\u00eame se modifie de saison en saison, de mois en mois, de jour en jour. Gr\u00e2ce au paysage qui change autour de nous, nos id\u00e9es rajeunissent aussi\u00a0; la vie ambiante qui nous p\u00e9n\u00e8tre nous emp\u00eache de nous momifier avant le temps<a href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans cet ouvrage, Reclus met surtout d\u00e9j\u00e0 en garde ses contemporains contre l\u2019urbanisation dig\u00e9rante, cet \u00ab&nbsp;immense organisme, [ce] monstre prodigieux engloutissant les torrents d\u2019un seul trait. Il est des villes qui ne se contentent pas d\u2019un ruisseau et qui en boivent \u00e0 la fois plusieurs, accourant de tous les c\u00f4t\u00e9s par des aqueducs convergents<a href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>.&nbsp;\u00bb La voix de Reclus se fait on ne peut plus proph\u00e9tique quand on pense au vaste mouvement de capture et de disparition des rivi\u00e8res qui a eu cours depuis le d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Jacques Ferron, la figure de la rivi\u00e8re se dessine comme le creuset de tous les commencements, le pr\u00e9texte \u00e0 une remont\u00e9e patiente&nbsp;jusqu\u2019au noyau dur de son enfance. Ainsi, dans <em>Les confitures de coings<\/em>, Fran\u00e7ois M\u00e9nard, le double de l\u2019\u00e9crivain, explique, au sujet de la rivi\u00e8re du Loup&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Mon enfance \u00e0 moi, \u00e7&rsquo;a \u00e9t\u00e9 une rivi\u00e8re et, tout au long de cette rivi\u00e8re, la succession d&rsquo;un petit pays compartiment\u00e9 qui s&rsquo;achevait et repartait \u00e0 chaque d\u00e9tour. [&#8230;] Apr\u00e8s un d\u00e9tour, c&rsquo;\u00e9tait un autre d\u00e9tour de la rivi\u00e8re et mon enfance s&rsquo;enfonce ainsi dans le pass\u00e9. Elle a un si\u00e8cle ou deux, et m\u00eame davantage. Elle comporte un commencement du monde, un bout du monde. J&rsquo;y trouve ma gen\u00e8se<a href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Corr\u00e9lativement, la rivi\u00e8re se dessine pour M\u00e9nard comme le lieu r\u00eav\u00e9 pour dispara\u00eetre. Un endroit parfait pour se dissoudre et voir sa m\u00e9moire emport\u00e9e dans le flot imm\u00e9morial de l\u2019oubli&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Mourir sur terre, c&rsquo;est malsain, c&rsquo;est trop sec. La mascarade vous emporte et vous n\u2019y pouvez rien [&#8230;]. Pour bien le faire, il faudrait fuir et se dissimuler parmi les aulnes d&rsquo;une rivi\u00e8re, entendre le bruit des eaux, s&rsquo;impr\u00e9gner de leur pr\u00e9sence, s&rsquo;y laisser dissoudre doucement. [&#8230;] Moi, je partirai du Bout-du-Monde sur une rivi\u00e8re lente qui m&rsquo;attend depuis mon origine ; elle ne se d\u00e9robera plus, cette fois, d\u00e9tour apr\u00e8s d\u00e9tour, visage apr\u00e8s visage, mais montera droit devant elle comme si elle \u00e9tait la mer, et elle sera la mer, loin de tout rivage [&#8230;] <a href=\"#_ftn10\">[10]<\/a>.\u00a0<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans un mouvement similaire, Anne H\u00e9bert montre la force mortif\u00e8re des torrents, celle qui nous happe et nous poss\u00e8de et nous achemine vers notre fin. \u00c0 l\u2019image de Fran\u00e7ois M\u00e9nard, le Fran\u00e7ois Perreault du <em>Torrent<\/em> s\u2019absorbe tout entier dans ses remous&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Je suis fatigu\u00e9 de regarder l\u2019eau et d\u2019y cueillir des images fantastiques. Je me penche tant que je peux. Je suis dans l\u2019embrun. Mes l\u00e8vres go\u00fbtent l\u2019eau fade.<\/p><p>La maison, la longue et dure maison, n\u00e9e du sol, se dilue aussi en moi. Je la vois se d\u00e9former dans les remous. [&#8230;]<\/p><p>Je me penche tant que je peux. Je veux voir le gouffre, le plus pr\u00e8s possible. Je veux me perdre en mon aventure, ma seule et \u00e9pouvantable richesse <a href=\"#_ftn11\">[11]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Chez H\u00e9bert, la rivi\u00e8re happe tout&nbsp;: images et obsessions, maison et m\u00e9moire. Quand Buies, Ferron ou H\u00e9bert parlent des rivi\u00e8res, c\u2019est d\u2019abord pour \u00e9voquer un lieu premier, fondamental, un lieu de remous et de retours vers lequel on revient comme on rentre en sa premi\u00e8re ou en sa derni\u00e8re demeure. Qu\u2019elles soient hargneuses ou dociles, ces rivi\u00e8res de rien qui accompagnent notre quotidien forment toujours le paysage imm\u00e9diat de notre m\u00e9moire ; \u00e0 la fois fragiles, effa\u00e7ables et rempla\u00e7ables comme tous les lieux qui en composent les d\u00e9cors ordinaires. Ainsi, quand Anne H\u00e9bert repense aux lieux de son enfance, c\u2019est d\u2019abord au paysage de ses souvenirs qu\u2019elle fait r\u00e9f\u00e9rence, car les lieux soutenant sa&nbsp;<em>m\u00e9moire ext\u00e9rieure<\/em>, un peu comme celle de la Tinamer de Jacques Ferron, ont \u00e9t\u00e9 livr\u00e9s au rouleau compresseur du progr\u00e8s&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Le paysage de Sainte-Catherine ne se saisit pas dans son ensemble. C\u2019est un paysage \u00e0 \u00e9tages. \u00c0 compartiments ferm\u00e9s. Il y a la c\u00f4te chez Mo\u00efse, la c\u00f4te chez Savard. Le plateau du rang de la gare. Celui du sixi\u00e8me rang. Le village est l\u00e0 dans un creux avec la rivi\u00e8re. La c\u00f4te chez Beaumont. Tout en bas la mare \u00e0 grenouilles. Chaque rang semble \u00e0 part, coup\u00e9 du reste de la campagne. Je parle du paysage de ma m\u00e9moire. Le vrai paysage, lui, a \u00e9t\u00e9 depuis bris\u00e9, rogn\u00e9, aplani, combl\u00e9, travaill\u00e9 comme une p\u00e2te pour en faire des chemins plats et des routes commodes. La nouvelle route traverse le village au milieu des maisons \u00e9parpill\u00e9es aux quatre vents<a href=\"#_ftn12\">[12]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Raconter une rivi\u00e8re, c\u2019est le plus souvent parler d\u2019un paysage simple sur les rivages desquels notre m\u00e9moire se r\u00e9fracte et s\u2019\u00e9choue en \u00e9clats de souvenirs ordinaires. Il faut les ch\u00e9rir et les raconter, ces rivi\u00e8res qui forment notre paysage ordinaire, en d\u00e9pit de leur discr\u00e9tion. Il faudrait pouvoir en tisser les r\u00e9cits sans les id\u00e9aliser, en \u00e9taler les ramifications dans une trame tiss\u00e9e de nos r\u00e9cits personnels et collectifs.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Rivi\u00e8re du Bic<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Combien de rivi\u00e8res portons nous en nous-m\u00eames ? Mon enfance \u00e0 moi, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 la rivi\u00e8re du Bic qui na\u00eet dans les ruisseaux pentus du Mont Notre-Dame, irrigu\u00e9e \u00e7\u00e0 et l\u00e0 par le ruisseaux Rouge, le ruisseau Voyer, le ruisseau \u00e0 la Loutre, ou encore le ruisseau Beaulieu. Elle est talonn\u00e9e de rivi\u00e8res parall\u00e8les qui l\u2019embrassent parfois, elle s\u2019abreuve au lac des Joncs et au lac Vaseux qui s\u2019y d\u00e9versent. Elle poursuit sa course molle, sem\u00e9e de fosses et de d\u00e9tours, sous le pont du troisi\u00e8me rang du Bic avant de l\u00e9cher, plus loin, les rives du chemin des Ch\u00e9nard o\u00f9 elle s\u2019ent\u00eate parfois en emb\u00e2cles apr\u00e8s lesquelles elle s\u2019avance, narguant plus bas, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du village, le vieux moulin qu\u2019elle a amput\u00e9 de sa roue vers 1940. Elle d\u00e9vale encore quelques seuils avant de franchir le pont du chemin de fer, terminant sa course dans la chute qui se d\u00e9verse dans les battures du havre du Bic, m\u00ealant ses eaux aux embruns sal\u00e9s du fleuve qui viennent se heurter aux rochers du Cap du Corbeau et de l\u2019\u00eele au Massacre. Mon enfance \u00e0 moi, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 une rivi\u00e8re changeante et indompt\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9but janvier. C\u2019est \u00e0 ce moment de l\u2019ann\u00e9e que mon p\u00e8re, ancien joueur de hockey, commen\u00e7ait \u00e0 nous emmener patiner sur cette rivi\u00e8re gel\u00e9e derri\u00e8re la maison. On traversait le champ du sud jusqu\u2019au fronteau d\u2019o\u00f9 l\u2019on devinait, derri\u00e8re une bande de bosquets, le lit \u00e9troit du torrent fig\u00e9 qui traversait nos terres. Me revient encore la f\u00e9brilit\u00e9 de me d\u00e9chausser sur la rive pour enfiler mes patins en vitesse \u2013 tirer fort sur les lacets, les nouer autour des chevilles, souffler sur les doigts avant de redoubler les n\u0153uds. Il fallait d\u2019abord sonder l\u2019\u00e9paisseur de la glace en la frappant avec nos b\u00e2tons. T\u00e2tons prudents et incertains. Avanc\u00e9es m\u00e9thodiques. Entre les craquements, les bruits pleins et les bruits creux, on arrivait \u00e0 se dessiner une carte sonore des zones \u00e0 \u00e9viter. Il fallait aussi faire attention pour ne pas ab\u00eemer nos lames sur les grosses roches qui saillaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>En fin de journ\u00e9e, mon p\u00e8re \u00e9clairait notre patinoire de fortune avec des torches improvis\u00e9es. Des quenouilles imbib\u00e9es d\u2019huile qu\u2019il plantait tout pr\u00e8s sur les berges. Au plus froid de l\u2019hiver, on abandonnait ces lampadaires bancals au profit d\u2019un feu qu\u2019on allumait sur le lit de la rivi\u00e8re. Autant de flammes qui br\u00fblaient assez longtemps pour nous accompagner jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement (et pour nous permettre de retrouver, une fois la bien noirceur install\u00e9e, nos bottes sur la berge !)<\/p>\n\n\n\n<p>Puis venait le printemps des eaux de P\u00e2ques o\u00f9 il fallait s\u00e9parer l\u2019\u00e9cume de l\u2019eau sainte, conserv\u00e9e dans une bouteille de Seven Up en vitre, le m\u00eame genre de bouteille que celle qu\u2019on utilisait pour faire avaler aux b\u00eates malades leurs immenses comprim\u00e9s. Dans les reflets de l\u2019eau, il nous semblait pouvoir lire les avrils de toutes les rivi\u00e8res confondues, comme des pages de journaux arrach\u00e9es retenues entre les branchailles qui surplombaient l\u2019eau\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><em>on a commenc\u00e9 la p\u00eache au bois dans la rivi\u00e8re Saint-Charles. La p\u00eache \u00e0 l\u2019anguille, la p\u00eache \u00e0 la petite morue, la p\u00eache au bar, tout cela est disparu avec les ans; mais la p\u00eache au bois dure, elle, elle est m\u00eame plus \u00e0 la mode que jamais, peut-\u00eatre histoire de ch\u00f4mage<\/em><a href=\"#_ftn13\">[13]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>La rivi\u00e8re comme lieu par excellence des m\u00e9moires et des histoires\u2026 D\u2019une rivi\u00e8re \u00e0 l\u2019autre, impression nette de voir danser les silhouettes des draveurs, arm\u00e9es de longues gaffes harponnant le bois de chauffage et le bois de charpente charri\u00e9s par les d\u00e9b\u00e2cles, leurs corps robustes se m\u00ealant aux silhouettes vagues des noy\u00e9s emport\u00e9s par les crues successives des printemps. Combien d\u2019histoires tristes d\u2019enfants noy\u00e9s ou de jeunes femmes prostr\u00e9es sur les rives, pleurant leurs farauds&nbsp;aspir\u00e9s par les eaux noires des crues d\u00e9bordantes ou des rapides sans piti\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><em>Le corps de Pierre Verret (un homme du village huron de la Jeune-Lorette, noy\u00e9 le 24 avril dernier en descendant dans la rivi\u00e8re Saint-Charles un crib de bois de corde pour un nomm\u00e9 Beaulieu, d\u00e9taillant de liqueurs fortes) a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9 de l\u2019eau mercredi dernier. D\u2019apr\u00e8s le t\u00e9moignage rendu \u00e0 l\u2019enqu\u00eate, il est certain que le pauvre Verret s\u2019\u00e9tait risqu\u00e9 \u00e0 descendre ce bois malgr\u00e9 le mauvais \u00e9tat du crib et les hautes eaux de la rivi\u00e8re, sur la menace que faisait Beaulieu de lui \u00f4ter une m\u00e9chante paire de culotte qu\u2019il lui avait vendu. On a trouv\u00e9, encore presque pleine, dans sa poche, une petite bouteille de rhum que Beaulieu lui avait donn\u00e9e pour l\u2019encourager \u00e0 descendre le crib, qui s\u2019\u00e9parpillant laissa tomber Verret dans la rivi\u00e8re o\u00f9 il se noya<\/em><a href=\"#_ftn14\">[14]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>La rivi\u00e8re est peut-\u00eatre l\u2019ultime lieu o\u00f9 sinuent nos m\u00e9moires, avec tout ce qu\u2019elles ont de clart\u00e9 ou d\u2019obscurit\u00e9, de fiert\u00e9 ou de hontes. Il faudrait pouvoir les dire toutes, avec ce qu\u2019elles charrient de beau et de sale, sans les mythifier&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><em>les bords de la rivi\u00e8re St-Charles, c\u2019\u00e9tait rempli de rats, anciennement. Sur la 1<sup>re<\/sup> Avenue, les rats rentraient dans les caves partout. En 1964, \u00e0 son arriv\u00e9e sur la 1<sup>re<\/sup> Avenue, M.\u00a0Beaumont avait un probl\u00e8me de rats dans sa cave. C\u2019\u00e9tait avant la construction des berges. M. Beaumont appelait ces rats des &lsquo;quinze livres&rsquo;. Les rats rongeaient les portes. Les rats rentraient par les \u00e9gouts. <\/em>[<em>Le garage<\/em>]<em> Montcalm Automobile envoyait &lsquo;de la gazoline dans les puisards&rsquo;<\/em><a href=\"#_ftn15\">[15]<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ici, des rivi\u00e8res de peines et de salet\u00e9s, des rivi\u00e8res de rats, des dompes bourbeuses qui sinuent entre les vies banales et modestes de ses riverains. Ailleurs, des rivi\u00e8res claires comme des autels sans apparats, dress\u00e9es pour les rituels de toutes les saisons. Les trappages, les glissements de visons et de rats musqu\u00e9s, les soies fines et les leurres.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, la rivi\u00e8re reste avant tout le mausol\u00e9e de Georges, ce vieil agronome, ami de mon p\u00e8re, qui m\u2019avait pris sous son aile et qui venait, presque chaque semaine de mon enfance, me sortir de l\u2019ennui de la campagne. Il avait insist\u00e9 pour m\u2019apprendre les rudiments de la p\u00eache \u00e0 la mouche. Voyant mon absence d&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e0 peine dissimul\u00e9, il s&rsquo;\u00e9tait attabl\u00e9 un soir de mai avec tout son attirail de poils de b\u00eates et de plumes vari\u00e9es&nbsp;: plumes de sarcelle, fibres de malard ou de g\u00e9linotte, poils d\u2019orignal, de chevreuil de vison et de rat musqu\u00e9, fibres de queue de paon, de faisan, plume de coq, oreille de li\u00e8vre, poils de renard gris.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant son verre de gin coup\u00e9 \u00e0 l&rsquo;eau ti\u00e8de, je l\u2019ai vu s&rsquo;animer, emport\u00e9 par cette sorte de fi\u00e8vre, cet amour visc\u00e9ral du vivant. <em>Marie, tu aimes lire ; tu vas aimer p\u00eacher. P\u00eacher, c\u2019est apprendre \u00e0 lire le mouvement secret des rivi\u00e8res. <\/em>Je l\u2019\u00e9coutais un peu distraitement. Au fil de ses logorrh\u00e9es, mon esprit d\u00e9crochait parfois ; la truite ne mord pas toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Je me souviens qu\u2019un soir de juillet, il dissertait sur les propri\u00e9t\u00e9s de telle fourrure ou de tel plumage, sur l&rsquo;importance de bien monter son leurre, de capter et de r\u00e9fl\u00e9chir la lumi\u00e8re. <em>Les bonnes mouches<\/em>, disait-il, <em>c\u2019est une affaire de r\u00e9flexion de la lumi\u00e8re, d\u2019ondulation et de mouvement. Il faut capter l\u2019attention des truites, les hypnotiser, si on veut les capturer.<\/em> Fin p\u00eacheur, il arrivait toujours \u00e0 ferrer mon attention au d\u00e9tour d\u2019un trait d\u2019esprit, d\u2019un emportement ou d\u2019un \u00e9clat de rire tonitruant. Tout se m\u00e9langeait dans son flot de paroles d\u2019o\u00f9 saillaient ses \u00ab&nbsp;mouches de mai&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;\u00e9ph\u00e9m\u00e8res&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;nymphes&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;\u00e9mergentes&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;noy\u00e9es&nbsp;\u00bb. En m\u2019apprenant \u00e0 observer les truites pour mieux les leurrer, en me montrant \u00e0 remonter les eaux sans glisser ou encore \u00e0 trouver des fosses sans y sombrer, alourdie par mes bottes remplies d\u2019eau, il me montrait surtout une autre fa\u00e7on de lire \u00e0 rebours la continuit\u00e9 de ces gestes qui donnent de l\u2019\u00e9paisseur \u00e0 la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, \u00e0 l\u2019adolescence, je le suivais encore parfois \u00e0 distance alors qu\u2019il arpentait ses fosses pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es tout le long de la rivi\u00e8re du Bic. En \u00e9quilibre pr\u00e9caire sur la berge, je m\u2019enlisais un peu dans la boue ou je tr\u00e9buchais sur le limon des roches instables. Souvent, les moustiques et l\u2019ennui avaient raison de ma d\u00e9termination \u00e0 le suivre en silence et je regagnais mon v\u00e9lo, plus int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 aller rejoindre mes amis au village. En rentrant le soir, je retrouvais align\u00e9es dans une assiette au frigo cinq ou six belles mouchet\u00e9s que Georges laissait immanquablement \u00e0 la maison, au d\u00e9sarroi de ma m\u00e8re, que l\u2019\u00e9vidage rebutait. Quelques ann\u00e9es plus tard, en 2007, c\u2019est Georges qui interpr\u00e9terait de sa puissante voix de basse, grave et roulante comme un torrent, le <em>Panis Angelicus<\/em> aux fun\u00e9railles de ma m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut parler des rivi\u00e8res comme on parle des lieux et des \u00eatres qu\u2019on a aim\u00e9s, sans les id\u00e9aliser, sans les effacer. Il faut entendre les voix fig\u00e9es sur les rubans nommer ces fosses, ces remous sauvages et indomptables qui habitaient nos villes et qui s\u2019y cachent encore, d\u00e9sormais enfouis. Siffler, siffler, comme une enfant qui appelle les veines et les sources, scander leur nom pour les appeler, pour que leurs histoires sourdent \u00e0 la surface de nos villes et de nos m\u00e9moires comme autant de Manikoutai vives et indomptables&nbsp;: le remous aux Hirondelles, le marais aux Eaux mortes, les marais de la Suette, le ruisseau aux Amoureux, le ruisseau de l&rsquo;\u00c9chapp\u00e9e Belle, le ruisseau Sainte-Barbe, le ruisseau de la Dame blanche, le ruisseau de la Souvenance.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>des rivi\u00e8res comme autant de mausol\u00e9es<br>des tombeaux vivant de glaises vivantes<br>d\u2019o\u00f9 il nous semble entendre<br>dans le fracas des remous<br>le rire tonitruant<br>d\u2019un vieil ami p\u00eacheur,<br>depuis trop longtemps disparu<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator is-style-wide\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Ce texte s\u2019inscrit dans le cadre des recherches que je m\u00e8ne pour un essai litt\u00e9raire qui porte sur la d\u00e9molition de notre patrimoine b\u00e2ti et la disparition de notre patrimoine paysager. Je tiens \u00e0 remercier Ren\u00e9 Audet et Jonathan Livernois (U. Laval) pour leur soutien financier et l\u2019acc\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux qu\u2019il m\u2019ont donn\u00e9 \u00e0 leurs bases de donn\u00e9es sur les rivi\u00e8res imaginaires et \u00e0 leurs archives sur les rivi\u00e8res disparues.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Fernand Dumont, <em>Raisons communes<\/em>, Montr\u00e9al, Bor\u00e9al compact, 1997 (1995), p. 108.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Jacques Ferron, \u00ab&nbsp;Martine\/ Suite \u00e0 Martine&nbsp;\u00bb, <em>Contes<\/em>, \u00e9dition int\u00e9grale pr\u00e9par\u00e9e par Marcel Olscamp avec la collaboration de Jean-Olivier Ferron, Montr\u00e9al, BQ, 2021, p. 172.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Baptiste Ricard-Ch\u00e2telain, \u00ab&nbsp;La rivi\u00e8re Lairet fuit dans le sous-sol de l&rsquo;H\u00f4pital St-Fran\u00e7ois d&rsquo;Assise&nbsp;\u00bb, <em>Le Soleil,<\/em> 24 mai 2012.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Selon une \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e en 2016 par Val\u00e9rie Mahaut, professeure \u00e0 l\u2019\u00c9cole d\u2019architecture de la facult\u00e9 de l\u2019am\u00e9nagement de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al. Voir Marine Corniou, \u00ab&nbsp;Retrouver nos rivi\u00e8res cach\u00e9es&nbsp;\u00bb, <em>Qu\u00e9bec Science<\/em>, 24 ao\u00fbt 2017&nbsp;: <a href=\"https:\/\/www.quebecscience.qc.ca\/environnement\/retrouver-nos-rivieres-cachees\/\">https:\/\/www.quebecscience.qc.ca\/environnement\/retrouver-nos-rivieres-cachees\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Arthur Buies, Chapitre VIII, \u00ab&nbsp;Promenade faite le long de la Matap\u00e9dia, pendant la derni\u00e8re quinzaine de mai&nbsp;\u00bb<em>, La vall\u00e9e de la Matap\u00e9dia<\/em>, L\u00e9ger Brousseau, 1895, p. 37.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> \u00c9lis\u00e9e Reclus, <em>Histoire d\u2019un ruisseau<\/em>, \u00ab&nbsp;L\u2019eau dans la ville&nbsp;\u00bb, Paris, 1869, p. 185.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p. 291.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> Jacques Ferron, <em>Les confitures de coings et autres textes<\/em>, MTL Hexagone, Typo 1990 (1972), 81-82.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p. 118.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> Anne H\u00e9bert, <em>Le torrent<\/em>, Montr\u00e9al, Biblioth\u00e8que qu\u00e9b\u00e9coise, [1963], 2012, p. 44.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> Anne H\u00e9bert, \u00ab&nbsp;Les \u00e9t\u00e9s de Kamouraska\u2026 et les hivers de Qu\u00e9bec \u00bb, dans Patricia Godbout, Annie Tanguay et Nathalie Watteyne, <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, Montr\u00e9al, PUM, 2015, p. 921.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref13\">[13]<\/a> S.A., \u00ab&nbsp;La p\u00eache au bois&nbsp;\u00bb, <em>L&rsquo;Action catholique<\/em>, no 8144, 20 avril 1933.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref14\">[14]<\/a> S.A.,&nbsp;\u00ab&nbsp;Enqu\u00eates du coroner&nbsp;\u00bb, <em>Le Canadien, <\/em>vol XIII, no 11<em>, <\/em>2 juin 1843.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref15\">[15]<\/a> Jean-Baptiste Beaumont, Informateur n\u00e9 en 1908, cassette 4, F1415 Archives de folklore et d\u2019ethnologie de l\u2019universit\u00e9 Laval.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Marie-H\u00e9l\u00e8ne Voyer je n\u2019ai jamais racont\u00e9 \u00e0 qui que ce soitque je connais les gestes,la m\u00e9thode exactepour appeler l\u2019eau,la faire sourdre du fond profond de la terre\u00a0:\u00a0 J\u2019ai cinq ans la premi\u00e8re fois que je rencontre un vrai de vrai sourcier (j\u2019entends d\u2019abord sorcier). Cach\u00e9e derri\u00e8re mon p\u00e8re, j\u2019observe p\u00e9trifi\u00e9e les lents arpentages de &#8230; <a title=\"Les rivi\u00e8res effac\u00e9es\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/voyer\/\" aria-label=\"En savoir plus sur Les rivi\u00e8res effac\u00e9es\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-113","page","type-page","status-publish"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/113","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=113"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/113\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":122,"href":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/113\/revisions\/122"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/projets.ex-situ.info\/rivieresimaginaires\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=113"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}